MÉDITATION DANS LA VILLE DE BRUGES
Tu m'avais dit : Partons ! Le voyage a des charmes Pour les cœurs déchirés et les esprits pieux. Le vent mêle si bien la pluie avec les larmes Qu'on ne peut plus savoir ce qui mouille les yeux...
La terre et son destin t'est peut-être opportune Puisqu'elle est grande et belle et qu'il faut qu'on oublie. Si nous allions mener nos errantes fortunes
Au gré des soirs, au gré de nos mélancolies...
Et nous sommes partis dans les soleils d'hiver; Nous avons vu des ponts, des clochers et des vierges ; Des cœurs d'aventuriers nous naissaient près des mers Et des lauriers croissaient à l'ombre des auberges.
Le soir tombant, les eaux, les pierres, la nature Savent transfigurer une àme en lui parlant; Une plante en un lieu désert semble si pure Qu'on se sent devenir un tout petit enfant.
Serrés dans nos manteaux, pensifs, nous contemplâmes Des villes dans le deuil où sonnaient les beffrois, Parce qu'il y mourait une pieuse dame, Des villes pavoisées qui recevaient un roi.
O Bruges ! cité bleue de brume et de prières !
Entre tous nos séjours tu restes le plus cher.
Des femmes semblent prendre avec leurs longs rosaires
Et leurs capuchons noirs l'ombre des quais déserts.
Nous avons écouté des messes matinales Sous la dernière étoile et le premier soleil ; Les calices, au fond des vieilles cathédrales, A des astres de sang et d'or étaient pareils.
Des cygnes sur les canaux gris vont en rêvant ; \ leurs cris, dans le ciel des cloches correspondent : Des Christ ouvrent leurs bras aux portes des couvents Comme pour témoigner que là finit le monde.
Une sœur! Oh! surtout, ami, t'en souviens-tu? Elle avait un sourire avec de grands yeux bleus ^omme dans les romans en ont les ingénues ; 5a robe en s'en allant laissait des traces bleues...
— Mais tu me dis : D'aimer, serais-je donc indigne ? e scrute avec ardeur les visages nouveaux ; e me tourne pour voir si quelqu'un me fait signe 7A toujours quelque lys s'accroche à mon manteau.
i 1 6 LE POÈME DE LA JEUNESSE
Cette sœur qui sourit au fond de ce parloir,
Tachant comme une fleur l'ombre où sa robe trempe,
Dans une hôtellerie une enfant vue un soir
Et qui feuillette un livre aux rayons de la lampe,
Tandis que, sur les seuils, au loin chante le vent, Que l'heure fatidique à l'horloge flamande Sonne, où le chevalier doit frapper à l'auvent Et dire : me voici ! comme dans les légendes,
Cela suffit, vois-tu. pour vaincre en moi le charme, Pour que je rêve ici de finir le voyage, Pour que je fasse entre ton rire, entre mes larmes, Un beau roman d'amour au gré de ces images.
Partons ! Pour moi l'aurore agite ses flambeaux ; La lune sur la mer sera douce à mon âme ;
rre est plus aimante et les soirs sont plus beaux Que les baisers donnés et que les yeux des femmes.
Je veux aller jusqu'à Bagdad, jusqu'à Golconde, Sur des sables, des ports, dans des bois d'oliviers, Apercevoir au loin, faisant de l'ombre au monde, Le mont Calvaire, un soir, sourire et puis passer,
Oublier que mon cœur est sensible en marchant, Comme un sorcier dans le désert hocher la tète. Agiter mon bâton comme font les mendiants. Et faire signe au ciel comme font les prophètes ;
Et je veux contempler des choses merveilleuses Afin de les connaître et de les raconter. Pour que plus tard, assis tout seul dans ma demeure, Par le pôle et le sphinx je puisse être hanté. . .
Mais moi j'ai dit : Là-bas ma bien-aimée m'attend Dans une robe rose assise à sa fenêtre ; Elle parcourt un livre, elle brode en chantant, Appelle les oiseaux ou pense à moi, peut-être...
Elle habite une ville en le pays de France,
Sans port, sans monuments, sans gloire et sans renom
Nul roi la visitant n'en trouble le silence,
Le voyageur qui passe en ignore le nom.
Mais l'ombre des tilleuls baigne ses promenades, Le clocher a des chants bienveillants et profonds ; Ma bien-aimée habite au bord d'une esplanade Et souvent ses yeux bleus regardent l'horizon.
De sa fenêtre on voit le ciel et la campagne. Elle n'est pas vraiment très belle ou très connue Et n'a de renommée que parmi ses compagnes, Comme la plus aimable et la plus ingénue.
Naguère elle vivait dans un pensionnat ; Elle orne encor d'un ruban clair sa chevelure ; L'on dirait à la voir, tant elle est droite et pure, Un rayon habillé d'une robe de drap.
JE ï AIME 119
Adieu donc ! je reviens vers ce calme refuge. Je préfère, vois-tu, son sourire à la mer. Sa modeste maison aux églises de Bruges, Le rayon de ses yeux au soleil des déserts.
Je lui raconterai tes amours, ton histoire, Ton cœur, tes grands désirs, tes rêveries funèbres Et si sur les chemins tu conquiers quelque gloire, Si ton nom est cité parmi les plus célèbres,
Nous nous rapprocherons devant le feu qui brille, Pour connaître en rêvant sous la lampe, tout bas, Ayant pris dans ma main sa main de jeune fille, Une célébrité que tu ne sauras pas...