JESUS
Jésus songeait assis auprès d'un olivier,
Des fraîcheurs d'eau vers lui montaient d'un puits voisin;
Bien que las, il veillait, aimant à contempler
Les arbres et les blés, l'ombre et les cieux lointains.
On entendait au loin les servantes chanter En préparant le lit de cèdre et les draps fins. Il faisait noir, et Dieu pour le récompenser Envoyait un beau rêve au bon Samaritain.
On voyait par monceaux l'herbe et l'ivraie coupées ; C'était le temps de Pâque et la lune nouvelle ; Les disciples dormaient dans la paille étoilée Ou devant la maison, caria nuit était belle.
L'arôme du printemps traînait dans les champs sombres Jésus vit vaguement marcher le long des fleurs Des amants enlacés qui se pressaient dans l'ombre, Et, se sentant tout seul, il répandit des pleurs.
Et voilà qu'une femme avança dans l'air frais, Sous un voile flottant et parmi les arbustes; Son grand cœur soulevait ses seins droits, et c'était Marie de Magdala, par ses péchés illustre.
Elle semblait auprès du puits blanchi de chaux L'urne claire du soir et de la volupté, D'un mirage de ciel, de sable et d'eau sculptée, Dont la nuit, au désert, rêvent les pèlerins.
La chair mêlait son rêve aux rêves de l'esprit.
Des mystères d'amour tremblaient sous les figuiers ;
L'ombre du soir tombait des monts, et Jésus dit :
« Es-tu Tange de Dieu qui vient pour nous sauver?.
Et Marie dit en dénouant ses cheveux lourds :
« Si tu ne connais plus ta compagne fidèle.
C'est que la nuit est sombre ou bien c'est que l'amour
Qui brûle sous mes seins me fait ce soir plus belle.
« Je ne te chéris pas comme une femme chaste ; C'est la bouche que j'aime, et non pas le discours. Quand tu montres le ciel avec ta main d'amour, C'est ta main que j'adore et non les cieux trop vastes.
« Que m'importe l'espoir de ton paradis bleu !
Je voudrais dépouiller mes colliers et mes voiles
Pour que tu me vois nue aux clartés des étoiles
Et m'aimes comme un homme et non pas comme un Dieu.
« Je suis venue, ce soir, te prendre et Remporter. J'ai peur pour toi, je vois de l'ombre sur ta tête. Les yeux aimants voient mieux que les yeux des prophètes . Car c'est au fond du cœur qu'ils puisent leurs clartés .
« Nous fuirons tous les deux dans l'odeur des moissons Et nos corps purs seront sveltes comme des blés ; Près du mont Garizim je sais une maison Que préserve du vent un antique figuier.
« Tu me posséderas dans les gerbes dorées ; L'amant oubliera Dieu sur ma chair désirable, Les nuages seront non des signes sacrés, Mais des mirages bleus à ton rêve agréables.
« Tu goûteras la volupté de l'eau qui brille, Des baisers et des fleurs et de l'heure qui fuit, Près de mon amour sûr ton cœur sera tranquille Comme une jeune fille assise auprès d'un puits..
Jésus voyait déjà lentement s'écarter Les plis délicieux des voiles ironiques; Les baisers de la nuit par les vents apportés Mystérieusement tremblaient sur sa tunique.
Un grand lys qui naissait s'ouvrit quand il parla: « Tu peux brûler l'encens, tu peux baiser ma robe Et songer sur la route à celui qui passa De la clarté du soir à la clarté de l'aube,
« Tu peux verser pour moi l'urne sainte des pleurs E t souiller tes cheveux avec de la poussière, 11 faut bien que l'agneau bêle vers le pasteur... 11 faut bien que mon sang fasse de la lumière...
« Ni les yeux grands et purs des femmes qui sourient. Ni la fraîcheur des puits, ni l'ombre des figuiers, Ni, sous les pauvres toits, les douces causeries, Ne me vaudraient la joie de mourir et d'aimer.
« Je suis l'arbre puissant qui croît dans le désert Et sur le sable étend sa grande ombre clémente, Et si je n'avais plus de nouveaux rameaux verts, Si sous mon bois ne coulait plus la sève ardente,
« Où dormirait le pèlerin dans son manteau ?... Quels lys auprès des puits pourraient cueillir les femmes ? On ne connaîtrait plus la place des tombeaux Et Ton n'entendrait plus chanter les caravanes...
« Femme, tu n'es pour moi qu'un pauvre chèvrefeuille, Et tu peux au printemps étreindre mon bois dur Avec l'humble baiser de ta petite feuille Sans arrêter l'essor des branches dans l'azur.
« Car il faut à jamais, sous le soleil propice, Que, magnifiquement, je croisse solitaire. Que mon écorce éclate et que mes fleurs jaillissent Et que je monte au ciel pour ombrager la terre... »