LE VOYAGE DE LA COMEDIENNE ET DU POETE
Le soir était mystérieux, doux et profond, Un hymne de pardon montait des champs déserts. Des lampes inconnues brûlaient dans les maisons Quand nous avons gagné les rivages des mers.
Nos âmes frémissaient comme des roses rouges Et parfois, dans la nuit, un grillon qui chantait Faisait songer qu'il était là, près de la route, D'humbles foyers qu'hélas ! nous ne verrions jamais.
Et puis le vent du sud souffla dans nos poitrines... Vous tendîtes vos mains aux étoiles des cieux : Quand vous avez chanté devant la mer divine, Des pécheurs sont venus pour toucher vos cheveux.
Or, tandis que passaient dans vos grands yeux amers Les tragiques douleurs et les rêves sans borne Dont votre voix naguère emplissait le ciel morne, Moi, j'écoutais chanter les roseaux de la mer.
Ils disaient : « Les voilà, les pâles voyageurs, Les amis du matin, des roses et des grèves, Les chercheurs d'idéal, ceux qui portent du rêve Et du soleil sous leurs manteaux et dans leur cœur.
« Voilà celle qui dit aux hommes des vers purs Et dont la beauté plane au-dessus des spectacles, Celle dont les deux bras font une croix d'azur, L'évoqueuse de dieux, de muses et de parques...
« Et puis voilà celui qui, dans les nuits d'hiver. Rêve et chante la vie sous une humble lumière ; Il conjure le froid, les ombres et la terre Et sur les vitres bleues la neiç^e écrit ses vers...
« Ils songent maintenant devant les flots tranquilles. Regardez, voyageurs, la rive et les maisons. Demain tous les bateaux s'en iront vers les îles, Et sur les chemins gris les bergers chanteront.
« Restez dans ce pays ami, soyez nos hôtes
Et nous dirons, nous, les roseaux impérissables,
La volupté de rire et de jeter du sable,
Le soir, devant la mer, vers les étoiles hautes... »
Alors j'ai dit, durant que vous rêviez toujours :
« Roseaux, vous ignorez, hélas! ce que nous sommes.
Un bien cruel destin pousse et guide nos jours,
Nous avons soif d'aimer et de vaincre les hommes.
« Nous voulons un désir encor après un autre, Toute joie et toute douleur avant la mort, Nous voulons embrasser nos rêves, ces fantômes. Pour les serrer sur nous et les étreindre encor.
« Ah! je sais bien ! Là-bas, des êtres se lamentent Et pour avoir trop cru pleurent jusqu'à mourir. Je sais ! Nous désirons l'amour qui nous tourmente Et nous aimons la vie, la vie qui fait souffrir... »
Nous avons salué les vagues infinies, Nous n'avons pas compris les signes des oiseaux Et la chanson de paix que chantaient les roseaux Et nous sommes partis ensemble, vers la vie.
Or je vous vois au fond de l'avenir, marcher. Vous levez l'idéal aux clartés des théâtres. Les femmes, les rêveurs, les ouvriers, les pâtres Jettent des éventails, des fleurs et des lauriers.
Or, dans la chambre nue, près du feu qui s'éteint, Je répète en rêvant un nom de femme aimée, Et le vent qui gémit au fond des cheminées Me berce doucement jusqu'au pâle matin.
Là-bas, vous souriez aux foules étonnées Et louez la beauté le front ceint de fleurs rouges. Et de vous voir ainsi des hommes tant aimée, Moi je pleure, perdu dans le sein de la foule.
Le peuple tend vers vous son grand cœur doux et pur Et douloureusement lève ses mains qui saignent... Puis, une fois, je meurs, tout seul, pauvre, inconnu, En bénissant la vie, les vers, celle que j'aime.
J e m'en vais habiter un humble et doux tombeau Et vous y porterez peut-être un jour des roses... — Pourtant, là-bas, toujours gémissent les roseaux Et la mer au matin rit sur la grève rose.
Et le golfe, les fleurs et les soirs étoiles
Parlent entre eux, parfois, des rêveurs en voyage
Qui ne revinrent pas s'asseoir sur le rivage...
0 lampe éteinte, ô lauriers morts ! roseaux, pleurez !