L'ADIEU
Puisque c'est pour toujours que tu m'as dit adieu, Puisque ta main pour moi ne fut pas secourable, Puisque sur le chemin où nous marchions tous deux, Un soir, j'ai vu s'enfuir ta robe inexorable,
Puisque de mes amours je dois porter le deuil, Puisque ton âme a peur des rêves de la terre, Qu'elle se cloître donc en son stérile orgueil Comme une vierge pâle au fond d'un monastère !
J'adorais la froideur de tes lèvres chéries, J'aurais brûlé pour toi des parfums dans des urnes Et baisé tes pieds nus avec idolâtrie, Tant riiomme dans l'amour garde le goût du culte !
J'étais comme un croyant dans un temple désert Qui veut presser l'idole entre ses bras avides, Pour combler son désir aussi grand que la mer, Et voit que l'or s'effrite et que le bois est vide...
Mais je sais qu'au balcon où parfois tu te penches Tu ne regardes pas la campagne ou les bois Mais si les bagues d'or vont bien à tes mains blanches Et si le soir fait un beau cadre autour de toi.
L'automne et ses douceurs sont pour toi des parures ; Tu sais ta robe bleue plus belle en les bois morts. Tu volerais le ciel pour orner tes coiffures Et de l'astre Vénus ferais un peigne d'or.
Il te plaisait aussi d'inspirer des amours Et de sentir sur toi flotter des désirs d'hommes, Mais sans qu'un pleur voilât le soleil de tes jours Et sans qu'un rêve ardent ne tourmentât tes sommes.
Je sais de tes yeux purs le vide décevant, Qu'une vaine apparence y fait naître une flamme, Que ce qui tient ta place au milieu des vivants C'est ta forme de chair et non ton cœur de femme.
A tes froides vertus je ne rends plus d'honneurs ; Ma noble et triste ardeur se repose et s'achève. A ton front de statue je regrette les fleurs ; Tu me parais petite à côté de mon rêve...
— Mais je t'ai fait ces vers pleins de tendresse encor, Car de t'avoir aimée je garde la mémoir e Et malgré tout, magique instrument de mon sort, Ta robe me laissa quelques rayons de gloire,
je t'aime 163
Ces vers pleins de courroux où je pleure et m'indigne Pour que dans ton étang périssent les roseaux. Pour qu'autour de ton seuil ne croisse plus la vigne Et que dans ta maison désertée des oiseaux,
Retrouvant de tes jours les ombres familières, Parmi les rêves faux de ton oisiveté, Tu sentes sur ton cœur tomber une poussière Que nulle main d'amant ne saurait plus chasser,
Car j'estime ce cœur tel qu'un salon bien clos
Où meurt le clavecin, où pâlissent les glaces,
Où les amours coquets sur les riches tableaux
Pour les rayons du soir déploient en vain leurs grâces. . .
le t'aime plus que le printemps, que les beaux vers, Que les soirs sur la mer et les cloches qui sonnent. Que les rires perdus au fond des bois déserts [tomne, Quand sur les monts lointains chantent les vents d'au-
Plus que l'allée des vieux tilleuls dans mon pays 3ù coule la fontaine, où rit la jeune fille, Que la maison du soir où la lampe frémit Sur les rêves épars de toute ma famille ;
Tes yeux sont aussi beaux que les yeux de ma mère Aux heures disparues où, devant le jardin, Lorsque j'étais enfant, dans les grandes nuits claires. Elle m'apprit le monde avec son cœur divin...
— Mais puisqu'en vain pour toi j'aurai tressé des gerbes De tendresses, de vers et de rêves ardents, Que ce n'est pas une couronne assez superbe Qu'un laurier de poète au front de ton amant,
Puisqu'il faut à tes jours une haute fortune, Des cortèges, des bals, des fastes, des honneurs. Des robes ruisselant comme des clairs de lune, Des ravons à ton front, des astres sur ton cœur,
Séparons-nous ce soir sans plainte et sans mensonge, Comme deux voyageurs, au tournant du chemin, Se séparent, voyant leurs ombres qui s'allongent, Et se font un salut amical de la main.
Ne laisse pas flotter de pitié dans ton àme Comme un léger brouillard au-dessus d'un étang ; Je sais de quel argile est fait le cœur des femmes, Je sais combien de jours peut durer un printemps.
D'ailleurs je partirai, je t'oublierai peut-être ; L'on sourit quand on voit des fillettes courir; Peut-être en m'accoudant aux anciennes fenêtres Retrouverai-jo un cœur qui ne sait pas souffrir ?
J'irai, je marcherai là-bas dans les montagnes; Si je verse des pleurs, tu ne le sauras pas ; Si je te nomme encore ma sœur et ma compagne Le silence des nuits ne le redira pas.
Je graverai ton nom dans l'écorce des chênes Pour qu'il soit répété par toute la forêt : Je le crierai le soir sur les vallées lointaines. Mais jamais nul vivant ne saura mon secret.
On entendra mon pas sur les routes désertes ; Nul ne me connaîtra tant je serai changé ; Et les bergers, debout sur leurs portes ouvertes, Diront en me voyant : Quel est cet étranger?
Je viend rai tout songeur m'asseoir près de leur âtre
Ils me parleront bas aux lueurs du feu clair ;
La neige chantera sur les vitres bleuâtres...
Les souvenirs sont beaux pendant les soirs d'hiver...
L'on causera du blé, du vent, de mes voyages Et je raconterai des contes aux enfants ; Je donnerai ton nom à Tun des personnages, Quelque fée ou quelque princesse de quinze ans
L'amer parfum des bois nous viendra de la terre Et mes récits seront tendres et merveilleux Et tous commenceront de la même manière : « Il était une fois une fille aux veux bleus... »
Et quand je partirai penché sur mon bâton, Les bergers songeront debout au clair de lune, Voyant mon ombre au loin décroître à l'horizon, Quels pleurs j'avais cachés avec ma cape brune.
Et puis je reviendrai dans la petite ville
Où sourit ma maison auprès d'un grand jardin ;
La vie est là toujours monotone et facile ;
Je verrai mes amis et leur tendrai la main.
Ils m'apprendront, assis sous les vignes dorées. Les mariages, leurs amours, les rendez-vous. Nous choquerons le verre et moi je leur dirai : Que je suis donc heureux d'être au milieu de vous !
Si l'un pourtant de toi me parle en souriant,
J'aurai l'air de songer ou de ne pas entendre
Ou répondrai avec un air insouciant
Que tes yeuxsontplus bleus, que ton âme est plus tendre.
Peut-être mon chagrin mourra d'être ignoré ; Je reprendrai le goût des causeries, des livres. Oubliant peu à peu que j'ai beaucoup pleuré, Je recommencerai tout doucement à vivre.
Ma mère en me voyant, sans pourtant rien me dire, Avec son seul amour aura tout deviné; Je la verrai me faire signe et me sourire Pour cacher sa tristesse et pour me consoler.
Si je me laisse aller à des mélancolies, Elle me guettera dans la chambre prochaine Sur sa robe fanée et sur sa broderie, Elle lira, le soir, l'histoire de mes peines.
Sa pitié touchera ainsi qu'une caresse Mystérieusement mes mains et mes cheveux Elle fera sur moi rayonner sa tendresse En élevant la lampe, en allumant le feu.
Et ses yeux me diront : mon enfant î mon enfant î Peut elle être vraiment si méchante et si belle ? Mais il faut réfléchir avant de pleurer tant ; A ton insu, de loin, peut-être t'aime-t-elle ?
Et les jours passeront et j'irai sur les routes ;
Je causerai le soir avec les laboureurs;
Dans les champs parfumés, lorsque la pluie est douce,
Je marcherai, rêvant, en tenant une fleur.
Je regarderai l'eau verdir dans les citernes ; En passant au bruit des grelots, les voituriers, Lorsque le vent de nuit fait trembler leurs lanternes, M'offriront une place auprès d'eux pour rentrer.
— Et peut-être qu'un soir, au seuil de ma maison Quand le printemps naissant embaumera la terre, A l'heure où la poussière est pleine de rayons, Sentirais-je monter des pleurs à mes paupières,
Que n'inspireront pas ta beauté disparue, Mais les bois et les fleurs et les coteaux penchant, Les formes des amants sous les arbres perdues, Le clocher, la fumée et le soleil couchant.
Et je retrouverai ma douce fantaisie Habillant mes pensées d'une robe de vers, L'amour pour les chansons et pour les élégies, La joie de marcher seul sur un chemin désert ;
Je pourrai faire encor des gestes à la lune, Courir, rire et rêver le long des champs fleuris, Sans me dire l'objet d'une grande infortune Parce que ce soir-là tu ne m'as pas souri ;
Je ne tomberai pas brusquement dans un songe. Oubliant la beauté du ciel, pour réfléchir Si tes serments d'amour ne sont pas des mensonges Et pourquoi je t'ai vue à certains mots rougir...
Et peut-être qu'un soir, passant à la fontaine Dont l'eau sous des rochers très anciens coule et brille . Verrai-je, souriante à l'ombre d'un grand chêne, Sous une robe blanche une autre jeune fille
Dont les yeux seraient beaux, mais différents des tiens Et que je connaîtrais de ma plus tendre enfance Et qu'ainsi, tout d'un coup, sans qu'elle dise rien. Par ce soir de printemps j'aimerais en silence...
A. E. de Max.
LE POETE
Toujours ce bruit d'outil dans ces quartiers perdus Monte et gémit vers moi de l'ombre des demeures. Pourquoi donc le travail de cet homme inconnu Retentit dans mon cœur comme une voix qui pleure?
Lorsque je vois l'aurore éclairer l'horizon Ou lorsque je m'enivre avec le vent qui passe, Cet hymne douloureux traîne sur les maisons ; D'où vient-il et vers qui monte-t-il dans l'espace?
Qui donc es-tu, mortel penché sur un labeur Dont je connais l'esprit sans en savoir la forme ? Quel est le rêve obscur que pétrit ta douleur Et quel est le métal profond que tu transformes ?
Un esprit fraternel passe dans le ciel bleu Et ta lampe, ce soir, soudain jette une flamme. Car le feu de cet homme est pareil à ton feu, Car l'âme de cet homme est pareille à ton âme.
Et si tu descendais dans l'ombre pour le voir,
Poète, tu saurais que sa tâche est auguste.
Qu'il fait de la beauté et qu'il remue du soir
Et que ses yeux sont beaux comme les yeux du juste
Et peut-être dans le soleil en le voyant, Lui la sève de l'arbre et le sel de la terre, Triste, las et courbé, mais tranquille et puissant, Irais-tu l'embrasser comme on embrasse un frère?
LE POETE ET LA CITE ISi
LE POETE
Je t'envie, ouvrier inconnu, travaillant Avec un cœur joyeux dans l'ombre descendante. Toi qui prends des rayons dans le soleil couchant, Toi qui n'as pas rêvé le noir laurier du Dante.
Hélas î une pensée emplit ma solitude Et flotte en frissonnant sur mes livres fermés : Elle brûle, le soir, dans ma lampe qui brûle, Anime les objets et les portraits aimés.
Le même souvenir me roule dans ses ondes Et la fumée des toits et les vapeurs du soir Sont des robes de femme avec des tresses blondes Balancées par le vent comme des encensoirs.
La lampe qui s'allume aux confins des faubourgs
Fait songer au regard perdu d'un cher visage ;
L'étoile qui parait est un signe d'amour.
La colombe qui passe est un tendre présage.
Je salue ton bonheur, homme laborieux Dans le rythme du 1er faisant chanter ton âme ; Mais pour moi de tels pleurs obscurcissent mes yeux, Je suis encor si plein de l'amour d'une femme
Que malgré tous les bruits montant de la cité, Les rires, les baisers confus, les voix chantantes Et les groupes épars au fond des soirs d'été, Je reste seul, la main dans la main d'une absente.
LA CITK
Lequel des deux sillons donne plus de javelles ? En est-il un plus vertueux et plus fécond ? Quand le temps est venu de la moisson nouvelle, Quel laboureur dira : Voici le bon sillon ?
La vie verse sur tous une même lumière ; De l'homme plein d'orgueil voyageant sur un char Ou de l'humble passant tout taché de poussière, Qui peut dire : Cet homme a la meilleure part?
Pour un amour déçiu pour un chagrin d'une heure Tu crois tes jours marqués par un amer destin ; Mais lui, cet ouvrier obscur dont l'àme pleure Dans ces bruits de travail terribles et lointains,
Sais-tu ce que l'effort de chaque jour lui coûte, Ce qu'il verse de sang dans la splendeur du feu, Que son cerveau se voile et que son dos se voûte, Qu'il aime aussi marcher en regardant les cieux,
Mais qu'il travaille jusqu'au soir sans une plainte, Grave et beau, dans le lieu que lui fixa le sort, Pour pouvoir dignement, sans remords et sans crainte, Quand s'ouvriront pour lui les portes de la mort,
S'écrier, en levant son outil de misère : « La journée est finie et ma gerbe est liée ; 0 Maître, me voici, donne-moi mon salaire, Je veux dormir enfin, car je suis fatigué... »
LE POETE
Eh bien ! puisque pour nous le sort est taciturne Et puisqu'au même flot amer nos âmes trempent, Je prendrai chaque soir les bouquets de mes urnes Et les effeuillerai du côté de sa lampe.
Et si, devant son seuil, il contemple la nuit Pour mieux reprendre après la tâche délaissée, Peut-être que le vent roulera jusqu'à lui, Dans un morceau de fleur, un peu de ma pensée.
Ne m'en demande pas, ô cité, davantage. Je veux rêver sans espérance et sans amis Et sentir se mêler sur mon triste visage Aux larmes de mes veux les larmes de la nuit.