LE MINEUR
Je peine tout le jour au fond des galeries ; Les gaz mystérieux font bourdonner mes tempes A chaque coup de pic part un peu de ma vie Et l'esprit du charbon brille au feu de ma lampe.
Nous descendons avant que l'aurore ne monte ; Les lueurs du salpêtre en nos yeux reflétées Sont les seules lueurs de la mine profonde Et lorsque nous sortons le soleil s'est couché..
Si le vent du grisou glace mes os de peur Ou si le flot montant d'une mer souterraine Sur des plages d'argile au loin déferle et meurt, Qu'importe! travailleur, il faut creuser la terre !
Sais-tu que les humains ont besoin de charbon Pour prolonger, là-bas, le souffle des chaudières, Pour que les câbles crient et que les volants tournent, Que les moteurs d'acier vivent dans la lumière,
Que les chemins de fer s'élancent, transportant La force dans les vins, la pensée dans les livres, Pour que les laboureurs viennent s'asseoir gaîment Autour du feu qui fait rêver et qui fait vivre,
Et que les hauts fourneaux, le soir, jettent au ciel, Du fond rouge de leurs entrailles enflammées Cette mystérieuse et terrible fumée Comme un grand témoin noir du travail éternel...
Je saigne pour cela dans ce séjour des ombres ; Chaque lampe est un œil, chaque bruit une voix, Des fantômes marchent au fond des couloirs sombres On dirait que des torturés crient sur des croix,
C'est du sang qui jaillit du cœur des pierres tristes, C'est un damné qui râle en la rumeur du fer, Et des faces de morts grimacent dans le schiste Et la mine ressemble aux pays de l'enfer...
Du soleil! ma poitrine a besoin de lumière, Mes yeux noircis voudraient mirer le beau ciel clair, Je voudrais respirer les parfums de la terre Etm'endormir bercé par des chants d'arbres verts.
Là-haut, sur des sentiers, cheminent des amants, Les faulx brillent auprès des granges étoilées Et les anges du blé flottent le long des champs Et des vieillards sourient dans d'heureuses vallées.
Là-haut, c'.est un moulin avec des espaliers ; 11 ouvrait dans le vont ses ailes éployées ; Ma mère m'y berça dans un berceau d'osier, Elle avait des veux bleus et des boucles dorées.
C'est le son merveilleux des cloches du dimanche, Les histoires contées sur le seuil des maisons, Les vêpres où penchait le vent des coiffes blanches Et le soleil de Dieu brillant sur les moissons ;
C'est le rêve inconnu qui passe aux yeux des femmes, La fontaine qui dort sous les chênes anciens, Les carreaux où, le soir, luit une douce tlamme, Le pont pensif comme quelqu'un qui se souvient,
Le clocher bienveillant comme un parent vieilli Qu'on trouve et qui sourit après un long voyage ; Le bouquet d'une enfant, le salut d'un ami Et la chanson perdue d'un chanteur de passage...
— Hélas! lorsque je sors, triste et noir, du puits sombre, Je ne peux plus savoir comme le monde est beau ; Devant les cieux profonds, je reste comme un homme Enterré tout vivant, qui sort de son tombeau.
Mon dos est si courbé, mes traits sont si hagards Que j'ai l'air de pleurer d'avoir quitté les mort- : La nuit me fait horreur et je vais au hasard Ainsi qu'un criminel que hantent des remords.
Mais une voix me dit : « Je te consolerai!
Je t'ouvre les palais de mon royaume rouge !
Ce vin te versera des sommeils étoiles ;
Des rêves d'eau-de-vie flamboient dans l'air des bouges ;
« Le gaz tremblant sur les alcools luit comme une aube ;
O vaincu, c'est ici qu'on dort et qu'on oublie ;
L'absinthe a dénoué pour toi sa verte robe.
Elletetend ses yeux de rêve et de folie... »
— Je bois, car j'ai besoin d'échapper aux ténèbres Et que l'alcool porte un rayon dans sa liqueur ; Des anges aux yeux fous planent sur mes ivresses... Sur leurs ailes de sang ils emportent mon cœur...
Ivresse, tu m'as pris ma jeunesse et ma force, L'espoir de mes vingt ans et même ma bonté, Cette seule vertu qui me laissait encore Même au fond de la mine avec orgueil marcher.
Du soleil ! pour savoir, comme tous les humains, Le charme d'une ileur au bord d'un grand champ calme, D'un astre qui sourit au-dessus du chemin, Le parfum d'une robe et l'amour d'une femme;
Du soleil ! pour savoir la puissante harmonie Qui meut en même temps les cœurs et les ruisseaux, Peuple d'arbres, de blés la campagne infinie, Fait tourner les moulins et trembler les berceaux,
ni bâtit le village à côté de la mine. ù fait sonner l'église et fumer la maison, 2mir les travailleurs dans la voix des machines \ rire le printemps avec les bois profonds !...