L'ADIEU DU VERRIER
Quand les dimanches clairs luiront sur les campagnes
A l'heure où le repos hante les ateliers,
Je n'irai plus masseoir au pied de la montagne
Et poser mon front las sur ton bleu tablier.
On ne nous verra plus passer de ferme en ferme, Promenant notre orgueil de jeunes amoureux, fermes, Toi, la fille des champs, aux yeux francs, aux seins Moi, le rude souffleur des verres lumineux.
Les enfants à nous voir riaient au crépuscule, Surpris qu'an ouvrier te menât par la main. Ignorant qu'à la fois pour la vie des humains Il faut que le blé pousse et que le métal brûle...
Et je t'aimais de tout mon cœur, tu t'en souviens î C'est fini. Ne crois pas que pour une autre femme Portant des bagues d'or et des châles indiens, Plus coquette et plus riche, ait pu trahir mon âme !
Non ! j'ai tué l'amour des larges horizons,
J'ai vendu ma jeunesse et j'ai vendu ma force.
Pour bâtir au soleil une libre maison
Et t'y conduire, un jour, dans la clarté des noces,
Quand les brasiers cruellement brûlaient mes moelles. Quand le verre aspirait les souffles de mon cœur. Je te voyais marcher, blanche, sous les étoiles, Dans le petit jardin créé par mon labeur.
Quand je voyais mes compagnons dans la lumière, De leur sueur et de leur sang mouiller le sol, Avec des dos courbés et des yeux de misère Où flottaient vaguement les spectres de l'alcool,
Quand je voyais sous leurs fardeaux, des vieillards graves Marcher dans la fumée, comme un rêve brumeux Où passent vaguement des cortèges d'esclaves, Je me disais: Son cœur est pur, ses yeux sont bleus!
Quand les rues s'emplissaient du chant des révoltés,
A l'heure où le soleil l'ait les usines rouges,
Où les oiseaux de nuit commencent à flotter,
Je me disais : Ils sont méchants, mais elle est douce !
Et je souillais de l'aube au soir, encor, toujours ! Je gonflais de ma vie la fusion vermeille, Avec ma part de ciel je créais des contours, Le vent de mes poumons animait les bouteilles...
Elles étaient sur cette terre la folie Qui procure même aux vaincus l'azur des sommes ; Leurs tuniques de vin brillaient dans les orgies, Elles étaient le rêve et les chansons des hommes...
Leur couleur était faite avec mon énergie ;
Je soufflais la gaîté, les songes et l'amour!...
— O bouteilles, pour posséder tant de magie,
Vous me buviez mon sang! — Et je soufflais toujours!
Hélas ! je ne fais plus grandir les verres clairs. Les peuples de la mort habitent ma poitrine ; Je sens sous la phtisie un sein vide et désert Comme après une guerre est une vieille usine...
Je ne te prendrai plus sur mon cœur triomphant. Le fantôme à la toux profonde nous sépare... Le mal que j'ai pourrait saisir ta chair d'enfant : Le charbon fait mourir les lvs au bord des gares...
Et puis de notre amour naîtraient des fils chétifs Portant le mal du père à leur face amaigrie, Et je ne veux pas voir courber leur dos plaintif Et leur frêle poitrine au fond des verreries.
Je suis le plus déshérité chez les humains, Moi qui toute ma vie essayai d'être juste ; Je ne pourrai jamais caresser de mes mains Des enfants vertueux avant des bras robustes.
Adieu! Sur le coteau reste la vierge seule
Qui lève sa faucille au seuil de sa maison ;
Reste Fange des champs qui rit dans l'or des meules
Et le coquelicot de la riche moisson.
— Moi, je grelotterai jusqu'à ce que je meure.
Nos beaux dimanches sont finis; mais marie-toi!
Car la loi de la vie ne veut pas que Ton pleure :
Nous n'étions pas de ceux qui prient au pied des croix!
Quand on m'annoncera ta noce, un jour d'hiver, Ce jour-là, le vaincu saluera la lumière... — Enseigne à tes enfants d'être libres et fiers Et pense à moi, le soir, en labourant la terre.