‹ Le poème de la jeunesseChapitre 32 sur 58 · LA BRODEUSE · texte numérisé non relu

LA BRODEUSE

Mon séjour est voisin du séjour des oiseaux ; Mon âme dans le ciel cueille des fleurs étranges ; Quand la lune d'été brille sur mes carreaux, On les dirait bleuis par les robes des anges.

Mon cœur est sans désirs comme mes yeux sans pleurs Et je fais mon bonheur des plu s petites choses : Sur le mur blanc de chaux une image en couleurs, Un vase en porcelaine où languit une rose.

De la laine mes doigts tirent de beaux dessins, Illustrant une histoire écrite en broderies, Et des fleurs, des héros, des dames et des saints Monte un air de légende et de chevalerie.

Les oiseaux en passant disent : Bonjour, ma sœur!

En me voyant rêver sous ma robe de toile ;

Ma lampe sur la ville a de telles douceurs

Que les passants de loin croient que c'est une étoile.

Je vois en souriant l'aube de chaque jour Et mêle à ses rayons l'éclair de mon aiguille Et la même pensée inutile d'amour Soulève doucement mon cœur de jeune fille.

J'aime un jeune homme, hélas! que je ne connais pas; Je le vois à la messe où je vais le dimanche ; Mais jamais il ne s'est retourné sur mes pas, Bien que j'aie ce jour-là vêtu ma robe blanche.

A l'église, au milieu des cierges et des fleurs, Jamais ses yeux sur moi n'ont mis de la lumière ; Son sourire, plus beau que celui du Seigneur, N'a pas interrompu mes distraites prières.

Ma tendresse doit être invisible sans doute... Il doit sentir mon cœur embaumer sur ses pas, Ainsi qu'un voyageur sent au bord d'une route Les parfums enivrants d'un lys qu'il ne voit pas.

Et cela durera pendant beaucoup d'années; Je vivrai, comme d'habitude, sans douleur; J'allumerai le feu de mes mains résignées, Je verserai de l'eau sur les vases en fleurs.

L'ayant aimé de loin, je ne souffrirai guère ;

D'un noble désespoir j'ignorerai les charmes

Et ma peine d'amour sera douce et vulgaire,

Trop grande pour l'oubli, pas assez pour les larmes.

Et mon rêve suivra la laine dévidée

Et je deviendrai vieille en voyant, chaque jour,

Mystérieusement, sur l'étoffe brodée.

Fuir un peu de mon cœur, un peu de mon amour.

Et cet amour sera comme ces personnages, Tracés par mon aiguille, incomplets et rêvant, Et qui semblent porter sur leurs mornes visages

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