LE MARIN
Que tu fus inclément, Seigneur, pour cette race ! Les plus faibles roseaux sont courbés plus souvent. Mais n'as-tu donc jamais entendu crier grâce Lorsque tes jours sont durs et lorsqu'il fait du vent ?
J'ai bu toute ma vie à la coupe des brumes, Convive infortuné de la nuit et du sort, Penché sur mon vaisseau dans la vague et l'écume, L'ivresse de la mer et celle de la mort.
J'ai connu la splendeur terrible et taciturne D'une étoile perdue et d'un phare mourant Et j'ai vu la folie dans des heures nocturnes A mon côté s'asseoir en longs vêtements blancs.
C'est vrai, parfois aussi l'on dansait dans des noces, Près de l'église ouverte, au chant des instruments : Les yeux des fiancés reflétaient de l'aurore... Les bouquets de genêts embaumaient un moment..,
L'on allait deux par deux dans les ombres divines De ce pays profond où surgissent soudain Des pierres et des eaux, des sapins et des ruines, Comme pour témoigner des grandeurs du destin.
Mais ce n'était jamais qu'une heure passagère Que l'eau-de-vie troublait de son rêve de sang; L'on revenait bercer sur la mer sa misère, Faire crier son àme avec le cri des vents.
Maintenant je suis las, Seigneur, ma barbe est blanche J'ai sous tes croix de fer couché tous mes enfants Et, pour les honorer, je fais avec des branches Des couronnes fleuries de mes doigts grelottants.
Moi qui n'eus pas de pain et qui n'eus pas de joie, Comment pourrais-je encor vraiment bénir ton nom Et mener jusqu'au bout ma barque dans ta voie. Puisque tu fus pour moi sans pitié ni pardon ?
Et voici : dans le soir et le printemps je marche ; Je regarde les flots, les villages, les bois, Et tu déploies au loin ton soleil comme une arche Et je vois tout cela pour la dernière fois.
La porte en bois sculpté de l'église est fermée ; 11 s'échappe pourtant de légers souffles bleus, Comme s'il y brûlait des choses parfumées, Et cela paraît doux comme un baiser de Dieu.
Bien que vivant encor, je suis à peine un homme; La mort m'a pris déjà dans son obscurité ; Mais je ne dirai plus le nom dont on te nomme Et je ne joindrai plus les mains pour te prier.
Je ne chercherai plus au ciel ta face auguste ; Tes anges désormais sont pour moi sans rayons. Car tu frappas les miens d'une loi trop injuste. Tu m'as mené tout seul dans un lieu trop profond.
Mes pieds ont trop foulé le chemin de misère ; Punis-moi, courbe-moi selon ta volonté ! Mais regarde-moi bien ! Tu ne peux plus rien faire ! Il n'est pas de douleur que je n'aie pas portée !
Sur les mers de la nuit je voguerai sans peur Et, s'il est des enfers, j'y suis prêt à descendre; 11 m'importe bien peu d'accomplir mon labeur Sur la barque de bois ou la barque de cendres...