LA PAUVRE FILLE ET LE POETE
Je l'ai trouvée au fond d'un square de banlieue, Un soir de volupté, de tristesse et de fête ; De vagues instruments chantaient dans la nuit bleue Et la lune saignait comme un cœur de prophète...
Elle était pâle et blonde, et sous une mantille Je voyais ses cheveux couler comme des fleurs ; Un manège emportait au loin des jeunes filles Dans un grand tourbillon d'ivresse et de langueur.
Je lui dis : « Comme à vous cette ombre m'est charmante ; Allez, de mêmes pleurs mouillent parfois mes yeux. Je demeure muet dans la foule qui chante. Je ne sais pas et je voudrais être joyeux.
Pourquoi ne pas laisser votre âme s'en aller
Sous les bosquets fleuris, au murmure des danses?
Un seul baiser vaut mieux que le ciel étoile,
Les chants humains sont bien plus beaux que le silence. . . *
Elle me répondit, résignée et surprise :
« Autrefois je vivais dans un orphelinat
Et je faisais des broderies pour les églises ;
Les yeux des Christ mouraient sur ma robe de drap.
J'étais la plus candide entre les pauvres filles ;
De mon fil merveilleux naissaient des cœurs de saintes ;
Mes rêves miroitaient au vent de mon aiguille,
Et quand venait la nuit, sous les lampes éteintes,
Au fond du dortoir blanc où meurt un pas de sœur, Un ange aux grands yeux clairs venait presser ma maii Je voyais rayonner la face du Seigneur, Mon corps était intact comme un lys du matin.
Mes yeux ne mirent plus la lumière des cierges ; Comme on vend un bijou, j'ai vendu ma candeur ; L'amour a pour jamais flétri mon sein de vierge, Je n'ai plus de baisers et je n'ai plus de cœur.
Mon rêve d'autrefois est désert et muet Comme un lac sans jet d'eau dont sont morts tous les cygne* Et je m'endors, le soir, sans lampe et sans bouquet, Carde ces objets purs je ne me sens pas digne.
Je ne peux plus goûter la joie mystérieuse
De boire le soleil, d'être jeune et d'aimer,
Et, près d'un vieux canal où chantent des laveuses,
Je me trouve pareille aux linges maculés.
Cette ombre, ces lauriers, cette valse et ces pleurs Sont de ce triste cœur une image parfaite. Je pleure désormais mon ancienne candeur lit me sens importune au milieu d'une fête... »
Alors j'ai pris sa main, disant : « Je suis ton frère ! Autrefois pour mes yeux tout était pur et beau ; J'écrivais des chansons dans la nuit solitaire Et ma pensée ardente était comme un flambeau.
J*adorais des espoirs aussi frais que des cierges, Des rêves aussi bons qu'une coiffe de sœur, Et mon cœur était pur comme un rire de vierge Sonnant un clair matin dans un jardin en fleurs.
Mais, un soir, le plaisir est venu me tenter,
Un soir, mortel et beau, de chants, de roses fraîches.
Plein de tentations, d'absinthe, de clartés...
Et des femmes en blanc passaient dans des calèches.
Un rêve m'attendait à chaque coin de place,
Un baiser animait chaque rayon du jour,
Et les signes d'adieu qui tombaient des terrasses
Traçaient pour moi dans l'air des sillages d'amour.
Et j'ai vendu mon cœur pour faire de la joie ! J'ai préféré aux voix montant des soirs déserts La musique de l'or qui danse et qui flamboie Et le feu des bijoux aux rayons de mes vers.
J'ai vendu le songe étoile de ma jeunesse, Aux humains qui passaient j'ai jeté ses lambeaux, Pour savoir du festin les plus mornes ivresses Et pour danser, le soir, aux lueurs des flambeaux.
J'ai dédaigné la chambre où d'étude on s'enivre, Où le soir parle un Dieu, lorsque gémit la porte, Où l'esprit de beauté brille et monte des livres, Où la lune aux carreaux semble une vierge morte,
Pour m'en aller crier là-bas avec orgueil, Rêvant de commander aux plaisirs de ce monde, Ainsi qu'un insensé qui, debout sur son seuiL Fait des gestes de roi devant un peuple d'ombres :
Je vous livre mon rêve et vous livre mon cœur : O femmes ! donnez-moi de la joie en échange ; Il était autrefois aussi beau qu'une fleur, Il aurait semblé pur entre les cœurs des anges..
Je veux pour le bercer des mains de courtisane, Des baisers qui le tuent sans lui faire du mal. Sous vos coussins, vos fleurs et vos seins qui se fanent, Au tombeau de vos lits étouffer l'idéal...
— Et maintenant je n'ai plus rien, mon cœur est vide, Mes vers ne feront plus jamais rêver les âmes : Pour prendre du soleil entre mes mains avides. Encore faudrait-il un peu chérir leur flamme...
L'un de l'autre, ma sœur, au moins ayons pitié. Parfois, il monte un lys dans un champ de blés morts. Cette charmante nuit, ces propices lauriers, Font a notre détresse un suave décor.
Comme un grand étendard la fête se déploie. Ta misère me charme et ta honte m'embaume : Dans la musique et les manèges qui flamboient, Oublions notre sort d'esclaves chez les hommes. »