V. — La mère
Vois, le feu s'est éteint et la lampe défaille ; La ville autour de nous parle comme la mer... M a fille, où faudra-t-il demain que je m'en aille Pourmendiernotre pain et notre luxe amer?
Vo is, le temps ennemi, d'un invisible doigt, Efface les couleurs de tes robes fanées. Ah ! quels pleurs monteront à mes yeux si je vois Ta jeunesse passer en robe surannée.
Elle est venue, notre ennemie, la pauvreté,
Qui fait souffrir sans pleurs et fait mourir sans gloire...
Dans les rideaux du lit je l'entends chuchoter.
Elle a troué le linge et fait gémir l'armoire...
Elle glisse comme un fantôme sur les murs Et si vous soupirez, le soir, elle soupire ; Auprès d'elle L'esprit n'a plus de rêves purs Etl'horloge s'est tue pour l'avoir vue sourire...
Enfant, si tu savais ce qu'elle me conseille ! « On fait de l'or avec les yeux des jeunes filles, Leurs rougeurs ingénues, leurs douces peaux vermeilles Et leurs cheveux brillants coulant sous les résilles... »
Tu possèdes l'attrait qui fait que l'on adore ; Tes grâces sont des dons rares et merveilleux, Mais sais-tu comme ils sont plus précieux encore Lorsque la vertu brille en la beauté des yeux ?
244 LE POÈME DE LA JEl'NESSE
Certes, comme au premier soleil de ta naissance, Ton cœur sur l'univers palpite ingénument; Quand tu marches, quand tu souris ou quand tu danses. Ta chasteté paraît en tous tes mouvements.
J'admire la pudeur, la grâce et la noblesse Dont rayonne ton corps sans même le savoir, 0 toi que ne flétrit encor nulle caresse Et qui berces ton cœur sur les ailes du soir!..
Mais je ne peux te voir plus longtemps malheureuse ; La déesse qui te gardait s'est envolée ; Voila pour te cacher la nuit mystérieuse, Voilà le voile et le bandeau des immolées.
Mets les beaux vêtements que tu mets le dimanche Je t'offre ces rubans, ces ileurs, pour te parer. Ali î quel vent a soufflé parmi les robes blanches?.. L'automne a fait mourir les fleurs de la cité!...
Que la lampe s'éteigne et cache ma douleur Et reçois mes adieux dans l'ombre et sans répondre. Fuis sans te retourner, sans voir ma face en pleurs Qui te suivra des yeux à la fenêtre sombre...