PARIS
Le soleil teint de sang le front des monuments
Et met une pensée dans le regard des femmes.
11 passe dans le soir un long frémissement
Des vieux balcons du Louvre aux tours de Notre-Dame.
Le vaste ciel est plein de la voix des vivants ; Le chant d'un musicien frémit, traîne et s'achève Les rues semblent mourir mystérieusement ; Un homme est accoudé sur un pont : Paris rêve..
— Sous les portes de pierre et les arcs de triomphe, Il souffle de la joie et de la volupté, C'est l'heure où les noyés, dans les vases profondes, Ouvrent comme des croix leurs bras désespérés.
Et chaque réverbère a des lueurs sanglantes A travers les vapeurs du brouillard qui descend, Et la ville ressemble à quelque spectre immense Qui déploie un linceul plein de taches de sang.
C'est l'heure où le plaisir allume ses llambeaux ; Sur les tables de jeu, le cœur de l'or tressaille, Et des rêveurs penchés, aux yeux creusés et beaux, Voient passer leur espoir sur la face des cartes.
Parmi les feux du vin et les sons des tambours, Dans l'oubli du travail et de ses durs mystères, On entend retentir aux places des faubourgs Le chant mystérieux des fêtes populain
Le bruit des instruments sort des palais ouverts Et le fer crie au fond des gares gémissantes; Un pas de femme meurt le long d'un quai désert ; L'air est plein de rumeurs et de voix : Paris chante...
— Puis le silence glisse au bord des monuments Et dans les carrefours fait des signes étranges, 11 endort les humains, il berce les amants Et dans les vitraux bleus ferme les yeux des anges.
De vieux mendiants qui vont en regardant le ciel Ont des airs de dément et des yeux de prophète ; La mort chemine avec son grand geste éternel, La pitié meurt au seuil des églises muettes ;
Un fiévreux voit le Christ passer dans l'hôpital,
Revêtu d'un suaire, aux clartés des veilleuses;
Un poète songeant au village natal
Meurt tout seul, sans amour et sans feu : Paris pleure.
— Sois maudite, ô cité dont le cœur est de pierre Ainsi que tes pavés et que tes monuments ! Les pleurs ne mouillent pas le fer de tes paupières, Tes mains sont rouges de mêler Tor et le sang !
Tu n'entends pas monter la voix de tes enfants, Clameur des torturés et sanglots de reproche î Tu ne gémis jamais dans leurs gémissements Et ton cœur ne bat pas lorsque sonnent tes cloches !
Le soir, les maladies errent devant tes portes Et touchent les mortels avec leurs maigres doigts. « Quel est ce voyageur, dit-on, que l'ombre apporte Et dans l*air, comme un fou, trace de grandes croix ?
« 11 rit s'il voit passer des cortèges en deuil,
Il a traîné parmi la pluie et les banlieues ;
Il fait, rien qu'en frôlant les enfants sur les seuils,
Rire et se convulser leurs pauvres faces bleues... »
Tes maisons de plaisir, et tes prostituées,
L a rumeur de leur rire et l'odeur de leur fard,
Les baisers et les vins dans les orgies mêlés,
L es rôdeuses tournant, blêmes, dans le brouillard
Comme au vent delà nuit tournent les feuilles sèches, Les cris de la misère et de la volupté, Font tellement de bruit que, dans l'ombre, ils empêchent La vierge de dormir, le sage de penser...
Sois maudite, ô cité ! Tes jours sont révolus! J 'ai lu ta destinée dans le feu des planètes, Il a passé sur toi un grand vent inconnu Venant du fond des cieux et du fond de la terre.
Et les statues des rois, des vierges et des dieux Se sont tordues de peur ainsi que des démentes Tes lampes se sont agrandies comme des yeux, Les portes des lieux saints ont crié d'épouvante.
— Et tu semblés, avec tes longs clochers de pierre Tels les mâts d'un vaisseau par la brume grandis. Dans le flot éternel des sillons de la terre. Un grand navire errant où couve un incendie,
Qui vogue seul, la nuit, avec toutes ses voiles, Sans boussole et sans matelot au gouvernail, Dans un lieu dangereux, par un soir plein d'étoiles, Sans capitaine, sans drapeaux et sans fanal.
Et porte sous ses ponts une grande plaie rouge, Le feu mystérieux qui marche, qui grandit, Qui consume les cargaisons, gagne les poudres Et va faire sauter le navire, ô Paris !...