LA PROSTITUTION
Je suis la reine jaune et louche des cités ; J'ai pour faire souffrir des chaînes et des roues ; Quand je fais une croix de mes bras écartés, Comme un Christ éperdu l'humanité s'y cloue.
Je verse au cœur humain le dégoût et l'ennui ; Nul ne sort de la honte où je le fais descendre ; Dans un jardin en fleurs, quand je marche la nuit, Je répands sur les lys mon urne emplie de cendres.
Jamais dans mon royaume on ne voit, beaux et graves Comme des pèlerins, passer les repentirs. Quand je lève mon doigt où s'allume une bague, Dans le cœur d'une vierge il s'allume un désir.
Mes filles en naissant ressemblent à des mortes, Elles ont la chair pâle et le regard profond. Avec mon bâton noir, quand je touche une porte, Les péchés en hurlant entrent dans la maison.
J'endors les débauchés sur des couches nocturnes Et je fais un supplice affreux de leur sommeil, Et, pour ces cœurs déchus, l'aurore est taciturne : Ils boivent de l'horreur même avec le soleil.
Je danse et ris, le soir, élevant un flambeau
Sur les places, devant la foule agenouillée.
Les femmes sur mes pas s'élancent en troupeaux
Pour toucher les lambeaux de ma pourpre souillée.
Elles me crient : « Nous t'implorons ô notre mère ! N ous, les prostituées et les filles perdues ! No us avons accueilli dans nos lits la misère Et pour le pain du soir nous nous sommes vendues.
Aux pires des plaisirs notre chair vaincue cède; Nous dormirions s'il le fallait auprès d'un mort. Pour quelques sous mendiés le mendiant nous possède Et nous n'avons ni cœur, ni bonté, ni remords.
Dans les lieux de plaisir et les maisons publiques, Prisonnières ainsi que des bêtes de proie, Nous tournons chaque nuit, muettes et tragiques, Et de notre martyre nous faisons de la joie...
Notre ombre sous le gaz est plus que nous vivante Et nos pleurs sont moins purs que nos glaces ternies. Si parfois nous rions, c'est comme des démentes, Et seuls ne mentent pas nos hoquets d'agonie.
O mère! donne-nous de l'alcool pour rêver, La fleur de nos cheveux, le pain de notre table, Une chanson d'amour qui nous fait oublier Et le tabac qui rend nos soirs moins misérables.
Délivre-nous surtout de l'horreur de nous-mêmes, Fais qu'un peu de douceur descende sur nos corps Et qu'au moins le soleil nous pardonne et nous aime Et qu'il nous berce à l'aube avec ses rayons d'or... »
— Mais leurs gémissements et leurs cris me font rire Je les prends dans mes bras glacés comme la mort ; Mes yeux les terrifient, mes ongles les déchirent, Je les traîne par les cheveux et je les mords.
Disant : « Tu m'appartiens, fille à la chair flétrie, Triste bétail courbé de mes troupeaux en marche, Et quand le soir est beau sur la terre fleurie, Quand le soleil couchant s'ouvre au loin comme une arche
LES DIFXX MODERNES 269
Il te faudra traîner dans des ruelles d'ombre, Eveiller des vieillards les désirs engourdis, Rôder comme une bête et, dans des chambres sombres, Pleines d'affreux parfums, livrer ton corps maudit.
Toujours vivre dans la misère et dans l'ennui. Vendre ton corps de plus en plus laid sans relâche Et sans savoir si c'est le jour ou bien la nui!. Toujours recommencer la même horrible tâche.
Et puis, comme si tu venais d'étreindre un mort Et d'aspirer longtemps sa salive écumante, Tu sentiras ton sang se gâter dans ton corps Et la mort te décomposer toute vivante.
Alors tu connaîtras la lueur des veilleuses Fixées comme des yeux au fond des hôpitaux, La fièvre pâle avec ses mains mystérieuses Et les rideaux emplis de rêves infernaux,
Et quand les sacrements paraîtront dans la gloire De l'hôpital illuminé par le jour bleu, En voyant resplendir l'étole et le ciboire, Tu les repousseras et blasphémeras Dieu.
Je te ferai souffrir avant que tu t'en ailles Dans les mornes pays dont nul n'est revenu. Les crucifix grimaceront sur les murailles, Tu seras tourmentée par de grands spectres nus..,
Et proche de sortir du séjour des humains, Sans pleurs, sans chapelets, sans adieu ni prières, Toi qui ne savais plus même joindre les mains, Tu hurleras de peur et maudiras ta mère...
Et peut-être qu'alors, parce que tu souffris Tout ce qu'on peut souffrir vraiment sur cette terre Et portas une croix, en montant ton calvaire, Plus lourde que la croix qu'a portée Jésus-Christ,
Que tu fus du destin l'esclave lamentable,
Le déchet de la vie et de l'humanité,
La plus déshéritée entre les misérables
Et que tu fus sans pain, sans amour, sans bonté,
Lorsque tes dents mordront éperdument tes draps. En signe de pardon, à cette heure funèbre, Un ange du Seigneur te prendra dans ses bras Pour franchir avec toi les portes des ténèbres... >