LE TRAVAIL
O travail ! dieu du fer, du charbon, de la terre, Des usines, du gaz, des ports, des ateliers. Qui de l'aurore au soir roules dans la lumière, Comme un grand fleuve d'ombre, un peuple d'ouvrier
( > toi qui dans les champs, sur la race déchut' Du laboureur, as mis un si pesant fardeau Qu'en creusant son sillon, en poussant sa charrue, Jl creuse chaque jour le trou de son tombeau,
0 toi qui couches les vaincus au fond des bouges Et donnes un si cruel labeur à l'artisan Que lorsqu'il bat du fer. le soir, le métal rouge Est rougi par son feu, mais aussi par son sang,
Xous gémissons vers toi, dieu des forts, dieu des hommes, Père dont le baiser fait mourir ses enfants ; Regarde-nous, nous ressemblons à des fantômes, Et c'est la mort qui rêve en nos yeux de vivants !...
Tu fais fléchir nos dos, tu brises nos poitrines. Et ton cœur est pour nous sans pardon ni remords, Impitoyable ainsi que le cœur des machines Qui fabrique en tournant la vie avec la mort.
Quel que soit le soleil qui monte dans l'aurore, Ouvrier, lève-toi pour le labeur du jour, Il faut prendre l'outil et travailler encore ; Tu ne dois pas savoir la pensée ou l'amour,
Ni si la terre au loin est belle et parfumée,
Si la fontaine brille auprès des saules noirs,
Ni s'il est doux d'aller avec sa fiancée
Cueillir les fleurs des champs, près des routes, le soir;
I 1 te faut te courber sur ta tâche dans l'ombre, Répandre ta sueur dans l'atelier profond, Lutter avec la pierre au fond des mines sombres. Bâtir des monuments et fondre des canons !...
Notre âme est par l'effort tellement torturée Que nous ne pouvons plus admirer en marchant, Au retour, dans les rues de lumière baignées, Une robe de femme ou le soleil couchant.
— Pourtant, les jours maudits, lorsque le travail tue, Quand râle l'un de nous par la lutte ployé, Si nous nous inclinons sur sa face tordue, Nous voyons son regard nous dire : Travaillez!
Et quelquefois, pensif, à cette heure funèbre, Sachant qu'il l'a tué, mais le lui pardonnant. Sur son cœur d'ouvrier déjà plein de ténèbres, Il serre son outil comme on serre un enfant...
— O travail ! c'est qu'aussi tu fais nos corps robustes Et nos esprits virils comme des arbres verts, Tu mets dans nos regards la gravité des justes, Tu fais briller un feu dans nos logis déserts ;
Lorsque nous nous penchons sur les villes qui fument. Devant l'amas des tours, des églises, des ponts, Comme le rêve humain quand les lampes s'allument Et comme notre espoir quand le ciel est profond,
O travail ! nous pouvons au moins songer dans l'ombre Nous avons apporté ces pierres de nos mains Et nous avons dressé ces grands monuments sombres, Allumé ces lueurs et creusé ces chemins ;
Voici notre destin et notre œuvre accomplie, Ceci est notre sang, ceci est notre chair, Et si nous sommes tous cloués pendant la vie Sur la croix du travail avec les bras ouverts,
C'est pour que nos enfants, des pierres, voient éclore Le lys de la bonté qui les rendra meilleurs, Que sur. des seuils fleuris ils regardent l'aurore Et que leur vin du soir n'ait pas le goût des pleurs,
Pour que nos filles aient de belles robes blanches Et que nos fils soient fiers, joyeux et fraternels, Etqu'ils s'en aillent deux par deux, les beaux dimanches, S'aimer le long des champs et regarderie ciel...