LA LIBERTE
Toi qui portes l'espoir humain dans tes yeux clairs, Toi dont les blanches mains de fleurs des blés sont pleines. Dont le rire flottait aussi doux que la mer Dans la ville d'Athènes,
Déesse au front plus pur que les lys des collines. Toi qui faisais couler comme un fleuve profond L'amour de la sagesse et des choses divines Dans le cœur de Platon,
Vierge aux seins lumineux comme un ciel étoile, Dont la robe brillait dans la robe des Gracques, Lampe toujours brûlant des justes exilés, Rêverie de Jean-Jacques,
0 toi qui fis surgir dans le soleil nouveau Des héros ingénus sur les places publiques, Ayant comme signal une feuille au chapeau. Nous t'aimons. République !
— Nous t'avons attendue dans des siècles de fer, Si simples, si courbés, qu'en nos cœurs sans reproches Les prêtres déployaient les ombres de l'enfer Et la terreur des cloches,
Pour que nous t'oubliions, ô fille de Minerve, Pour que nos dos sur les labours soient plus penchés, Et pour que nos enfants comme des bêtes servent, Bâtissent des clochers,
Forgent des ponts-levis et creusent des sillons, Arrosent de leur sang les longues plaines grises, Fassent répondre encor le tocsin des donjons Au tocsin des églises...
Et seul ton souvenir nous consolait un peu D'un espoir inconnu tu berçais nos alarmes Et tu passais, le soir, ainsi qu'un souffle bleu Dans nos vallées de larmes,
Nous retrouvions tes yeux dans le regard des vierges, Nous cherchions dans le ciel le "verbe de ta loi, Tu montais dans les fleurs, tu brûlais dans les cierges, Tu rêvais sur les croix...
Et pourtant chaque jour l'ombre s'épaississait; La misère rongeait nos visages d'esclaves ; Plus de feu, plus de pain! Les fleuves qui passaient Emportaient nos cadavres.
La guerre et la famine erraient dans les cités Et nous criions, désespérés, dans ces supplices Quand donc reviendras-tu parmi nous, Liberté ! Que tu tardes, Justice !
Tu parus à la fin. Que tes yeux étaient beaux ! Nous nous levâmes tous lorsque tu nous fis signe. Tu versais des rayons, armée comme un héros Et belle comme un cvç-ne.
Alors, en agitant ta tunique au soleil, Tu fis d'un rythme égal s'écrouler les Bastilles, Trembler le Louvre auguste et les canons vermeils, Danser les jeunes filles;
En signe de concorde et d'éternel printemps, Un jeune arbre fleurit dans tous les champs de France. D'innombrables armées se levaient en chantant Un hymne d'espérance;
Les enfants pour fêter ton culte renaissant Répandaient des parfums, se couronnaient de branches, Et la tête des rois tomba sans que leur sang Tachât ta robe blanche.
Et pour faire bien voir au monde épouvanté Qu'aussi bien qu'un bouquet tu soulevais un glaive. Que tu savais également faire couler Le sang, les fleurs, les rêves,
Que tu pouvais courber les peuples les plus forts. Comme un souffle de vent courbe les blés qui bougent, Tu couronnas, un soir, ta chevelure dor Avec un bonnet rouge...
— Nous sommes tes enfants, vers toi vont nos louanges, Nous t'aimons à jamais, ô notre seule foi! Tu remplaces le Christ et les ailes des anges, Et les gestes des croix ;
Nous ne te perdrons plus maintenant, claire aurore ! La ville a plus de lys où le sang a passé. Nous nous souvenons bien ! Nous sommes prêts encore S'il faut recommencer !
Des charrues et des faulx, nous nous ferons des armes, Nous ferons flamboyer les incendies vengeurs, Afin que tes doigts blancs sèchent encore nos larmes, République au grand cœur !
Afin que ta beauté féconde les collines, Que ta robe frissonne en la brume des cieux Et que sur les berceaux ton sourire s'incline, République aux yeux bleus!...