‹ Le poème de la jeunesseChapitre 49 sur 58 · LA SCIENCE · texte numérisé non relu

LA SCIENCE

Parmi les appareils, les vases, les poisons, Le soleil me revêt d'une robe de gloire; J'anime la clarté des liquides profonds, Je suis le cœur en feu des bleus laboratoires.

Je règne sur les gaz, les ondes, les métaux, Je flamboie dans le tube et luis dans la cornue; Je jaillis en lueurs du fond des minéraux, Je suis l'esprit chantant des choses inconnues.

A leur amour sans fin des rêveries sans bornes, A leurs pensers toujours sur les livres flottant, A l'austère vertu qui courbe leurs fronts mornes, A leurs yeux étoiles, je connais mes enfants.

Le passant ne sait pas le nom dont on les nomme, Ils apportent leur pierre à l'éternel labeur, On ne les connaît pas d'entre les autres hommes, Ils s'en vont au tombeau sans cortège et sans fleurs.

En tout temps on souilla leur tête de poussière. Quand on les embrassait, c'était pour les trahir ; Ils ont toujours changé de l'or contre des pierres, Ils ont beaucoup semé sans jamais recueillir.

Ils ont en souriant vidé tout le calice Et l'on les a brûlés dans des siècles de fer ; Lorsque les bras croisés ils marchaient au supplice Leur robe était sans plis comme un morceau de ciel.

Et le peuple accourait comme pour une fêle, Le verbe des clochers chantait dans le ciel bleu. Les prêtres inclinaient des croix d'or sur leurs tètes Et, quand leur sang coulait, c'était au nom de Dieu.

Dans les cris de la foule et le chant des cortèges, En parant votre front du laurier des maudits, En sentant le baiser des flammes sacrilèges, Aux portes de la mort, sans doute avez-vous dit :

« L'esprit des temps futurs se fait avec nos pleurs La terre de demain est lourde de nos rêves ; Notre pensée s'élève au-dessus des rumeurs, O clocher, bien plus haut que ta plus haute flèche.

Tes portes, tes arceaux sont d'argile et de vent. Tremble! tes fondements sont bâtis sur le sable. Car nous avons pétri de nos mains, en rêvant, La vérité d'une matière impérissable.

Au milieu des humains, un jour, elle viendra, Splendide et rayonnant dans une telle gloire Que la robe du Christ près d'elle blanchira, Qu'elle fera pâlir l'étole et le ciboire.

Et sous l'ombre des croix, ce jour, les plus fidèles, Un à un, se levant d'entre les prosternés Pour suivre le frisson de sa robe immortelle, Quitteront, pleins d'espoir, tes lieux abandonnés.

L'oubli soupirera dans l'eau des bénitiers; Les noirs arceaux seront pleins de voix gémissantes; Les flambeaux, en mourant, feront près des piliers, Autour du front des Christ, des couronnes sanglantes.

Les hommes délivrés s'en iront sur la terre. Sachant qu'il n'est de Dieu que dans leur volonté; Ils verront dans le ciel, dans l'arbre et dans la pierre Briller confusément des choses étoilées.

Si le souffle divin des antiques légendes

Ne passe plus comme un nuage merveilleux.

Ils pourront contempler, quand les ombres descendent,

Un rêve fraternel bien plus doux pour leurs yeux.

Ils feront des cités, créeront des industries. Capteront les courants, traceront des chemins. Donneront une forme au bois dans les scieries, Fabriqueront pour tous des livres et du pain :

Ils feront flamboyer les ateliers ouverts, Fumer le soir les hauts fourneaux mélancoliques Et les trains chanteront, le long des ponts de fer. Un hymne de travail aux refrains métalliques ;

Les grands vaisseaux appareillant devant les ports Apporteront des plus lointaines colonies Des plantes, des tissus, des rêves et de l'or. Étendront sur les mers la pensée in finie.

11 est tant de splendeur dans les tâches humaines Que tous communieront dans l'effort partagé ; Parmi les noirs sillons qu'il creuse de sa peine, Toujours le laboureur voit fleurir la bonté.

Celui qui de ses mains a fait fumer l'usine, Celui qui de son sang alimente le feu Emporte dans son cœur une ivresse divine Et sa pensée d'amour emplit tout le ciel bleu.

— Vn jour, quand la science, en passant sur le monde, Y fera ruisseler sa robe de clartés, Quand le champ frémissant sous une moisson blonde Tremblera comme un cœur dans le soleil d'été,

Laboureurs et mendiants, ouvriers et penseurs, Ceux qui rêvent, ceux qui travaillent, ceux qui passent, Feront sous le baiser de la nature en ileurs, En s'étreignant, s'aimer et s'étreindre les races.

Et nous, pauvres porteurs de la première pierre. Les pères sans enfants, les semeurs sans moissons, Nous serons étendus sous l'herbe, sans connaître Ce que notre humble lampe a donné de rayons.

Ah! puissent s'élever de nos corps au printemps, Pour les fêtes d'alors, de grandes fleurs divines Que les petits enfants porteront en chantant Quand on célébrera de nouvelles machines ! »

A Paul Chabaneix.

LE POÈTE

J'aime à marcher le soir dans les vallées perdues Avec un bâton noir, une gourde, une fleur, A voir, vêtue de blanc dans les joncs étendue, La fontaine qui dort dans un Ilot de lueurs ;

J'aime les bois, le vent, la rencontre d'un pâtre, Une enfant qui donne la main à un vieillard Et le pain et le vin et la chaleur de Tâtre Dans l'auberge éloignée où Ton arrive tard ;

La croix de fer rouillé que des lierres enlacent, Sous une porte triste une femme accoudée, Le groupe bigarré des bohémiens qui passent Et, dans un lieu désert, un cloître abandonné.

— Accueille ton enfant, ô terre bien-aimée ! Comme un hôte au grand cœur accueille un voyageur ; Verse à mon verre l'eau des sources parfumées, Répands dans mes cheveux tes vents consolateurs.

Je reviens et vers toi penche ma tête lasse

Et je lève les mains ainsi qu'un suppliant;

Mais j'ai sur mon sein pur le signe de ta race,

J'ai gardé dans mon cœur un peu de ton printemps.

Je ne suis pas vêtu d'une pourpre souillée;

Je n'ai pas pour de l'or, des honneurs, du renom,

Partagé de mes mains mon àm*e dépouillée ;

Des lauriers outragés n'ombragent pas mon front !

LE POETE El' LA NATURE 295

Bien que mes yeux rêveurs soient ceux d'un étranger, Le frisson de tes bois anime ma poitrine ; Je ne suis pas moins pur que l'un de ces bergers Qui le soir en chantant descendent les collines.

Et si j'avais comme eux un capuchon de laine, Des sandales de toile et le cœur d'un oiseau, J'aurais pour me bercer les anges des fontaines Quand je m'endormirais au milieu des roseaux.

Mais j'ai perdu là-bas la fraîcheur de mes rêves ; Je veux que loin du bruit repose mon cœur nu, Comme sans épitaphe et devant une grève, Repose le tombeau d'un poète inconnu.

Et je me sens pareil à ce grand chêne noir Qui croît seul dans un champ, non loin de ma demeure, Et crispe au ciel des bras tordus de désespoir Lorsque le vent d'automne en ses ramures pleure.

Il regarde tomber ses feuilles une à une, Impassible et debout dans sa robe de deuil, Et le soleil couchant verse à son infortune, Comme un breuvage en feu, la lumière et l'orgueil.

Comme à lui mes douleurs sont fortes et divines De s'être largement éployées dans les cieux ; Comme lui j'ai laissé dans l'ombre des collines Non des feuilles séchées mais les pleurs de mes yeux.

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