LA NATURE
Je sais tous les chagrins et sais toutes les larmes ; Le ciel a moins d'éclat que je n'ai de pitié ; Ma robe rayonnante enferme tant de charmes Que le triste sourit quand elle a frissonné.
Je mets de la douceur dans le geste d'un saule Et des rires d'enfant dans la chanson des eaux ; Je fais sortir des puits une voix qui console Et comme des amis chuchoter les roseaux.
Respire les parfums qui montent delà lande, Contemple les lueurs qui baignent les vergers ; De profondes allées sous les chênes descendent Comme pour un mystère une église a sonné.
Vois, ce soir est pareil au soir de ta jeunesse Où devant ta maison tu rne fis tes adieux ; Ta mère souriait pour voiler sa tristesse, Les ailes des regrets frémissaient dans les cieux.
Rêveuse et résignée à l'ombre de son châle, Une enfant qui t'aimait t'avait pris les deux mains Pendant que tu cherchais dans le ciel ton étoile Et les signes de feu qui marquent ton destin.
Et les arbres disaient : Prends garde, ô notre frère ! Les mouchoirs s'agitaient au bord delà forêt; Toi, tu foulais joyeux le chemin solitaire Et moi je savais bien que tu me reviendrais...
Voici mes ileurs, mes bois, mes lacs et mes villages, Les bouquets des sillons, les urnes delà nuit; Je te prodiguerai des baisers de feuillage, Des caresses de vent et des larmes de pluie.
T o peux crier ta peine au fond de mes vallées, Tu peux te lamenter étendu dans mes champs ; Tes secrets se perdront dans la sève des blés Et tes cris seront emportés par les torrents.
LE POÈTE
Autrefois j'étais fier, loyal et généreux
Et j'aimais la bonté comme on aime une femme;
Tel un flot débordant d'un vase précieux,
Mes rêves et ma joie débordaient démon âme.
L'aurore me versait les ardeurs de son sang Et le soir m'emplissait d'une telle allégresse Que je ne trouvais pas de vers assez puissants Pour mettre à l'unisson le chant de ma jeunesse.
J'honorais les mendiants qui vont sur les chemins Comme des rois errants et leur versais à boire ; Le geste d'un ami qui me donnait la main Etait pour moi plus beau que l'or et que la gloire.
Je croyais à l'amour, aux serments éternels, A tout ce qui semblait héroïque et sincère ; Je jetais au hasard mon rêve fraternel Comme on jette un bouquet au fil d'une rivière.
Maintenant l'amitié, le rêve m'importune ; Des larmes sans noblesse ont coulé sur ma joue Et j'ai voilé mon front, connaissant l'infortune D'être haï de ceux que j'aimais entre tous.
Ils m'ont abandonné dans l'ombre de la route, Ceux que j'avais nommés les frères de mon cœur, Ils ont fait grimacer tous les masques du do ute, Ils ont flétri mon nom, ils ont raillé mes pleurs.
Ils ont dit que j'allais mendiant la renommée Et que je paradais dans mon rêve déchu, Pareil à l'histrion, de sa robe fanée Montrant pour éblouir les splendeurs disparues.
L'un surtout... Je l'aimais du fond de mon enfance ; Nos mères sur nos fronts jadis s'étaient souri... Quand on en parlait mal je prenais sa défense, Je ne pouvais vraiment pas croire à tant d'oubli!..
Pourtant j'avais connu des heures solitaires De pensée et d'effort pour braver le destin ; J'avais senti passer le vent de la misère Sur ma lampe tremblante aux clartés du matin.
J'adorais la beauté, je cherchais l'idéal ; J'étais sur le chemin un rêveur en voyage; Au front d'un ouvrier mon front était égal, Je ne méritais pas de lauriers ni d'outrages.
Mon rêve pour de l'or ne s'était pas vendu, Je n'avais pas livré mon cœur pour qu'on nfacclame... — Avec les pharisiens, ceux qui m'ont confondu Ont-ils bien regardé dans le fond de leur âme ?
Ont-ils l'amour de la justice et du pardon ? X 'ont-ils pas fait l'aumône afin que l'on le sache ? Peuvent-ils, en rentrant le soir dans leur maison, S'asseoir joyeux, disant: Seigneur, j'ai fait ma tâche?
Il n'importe ! 0 nature, à ta bonté j'aspire ! C'est assez d'avoir entendu tes vents chanter Dans tes bois de sapins comme en de grandes lyres, Pour avoir oublié ceux qui m'ont insulté.
Tu m'offres des festins de rayons et de fleurs
Où tu n'admettrais pas tous ces pâles convives ;
Ils ne boiront jamais à la coupe des pleurs
L'ineffable douceur d'amour dont je m'enivre.
Tu me fais un manteau de tes rayonnements Et tu tresses pour moi des couronnes d'étoiles ; 0 nature! je suis ton fils et ton amant, Roule-moi dans tes flots, berce-moi dans tes voiles...