MERLIN L'ENCHANTEUR
Les astres en naissant semblaient près de mourir,
Chaque souffle de vent était comme un soupir ;
Du long adieu des fleurs la forêt était pleine.
Viviane en riant regardait la fontaine ;
Ses doigts blancs et menus agitaient l'eau parfois
Ou semblaient faire signe à l'ombre des grands bois ;
Elle avait dans ses yeux la lumière de l'aube
Et le blanc crépuscule en les plis de sa robe.
Or Merlin cheminait vêtu comme un berger.
Le parfum des sapins flottait dans l'air léger.
Il vit la jeune fille assise et solitaire,
Et lui qui possédait les secrets de la terre,
5i LE POÈME DE LA JEUNESSE
Qui commandait au vent, aux Ilots, à la clarté,
Il souffrit de ne pas comprendre sa beauté.
Elle lui dit : Ton rêve est le mien ; prends ces roses ;
Voyageur, situ sais ce que disent les choses,
Elles te parleront le langage du cœur.
Et lui dit: J'ai foulé les pays du malheur,
J'ai consumé mes nuits à regarder les astres,
J'ai prédit la victoire et prédit les désastres,
Je sais comment au ciel montent les arbres verts,
Je sais pourquoi revient la neige des hivers,
Le secret de la chair et le secret des âmes,
Je n'ai jamais dormi dans la couche des femmes
Afin que mon esprit soit plus fort et plus pur,
J'ai marché sur la mer et déchiré l'azur,
Mais voyez, maintenant mon cœur n'est plus le même,
Ah ! laissez-moi pleurer à vos pieds, je vous aime !
Merlin près de la mer marcha toute la nuit Et l'aube aux yeux mi-clos encor n'avait pas lui Quand il vit à ses pieds, en un grand baiser sombre, La forêt et la mer qui se mêlaient dans l'ombre.
Alors, il voulut voir pour la dernière fois
Blanchir au jour naissant la campagne et les bois.
11 posa son bâton et s'assit sur la terre.
Il entendit chanter un oiseau solitaire :
Le parfum des genêts montait, doux et profond ;
Puis il vit un berger marcher dans un sillon.
C'était l'aube ; il comprit du monde les vrais charmes
Et, songeant à sa vie, il répandit des larmes.
Et deux colombes sur un arbre ont chuchoté :
« Quoi ! Voilà qu'à son tour Merlin est enchanté ;
Lui qui connaissait l'art d'évoquer les fantômes,
Il pleure comme eût fait le plus simple des hommes.
Et pourtant près de lui nous louons les ruisseaux.
Les moissons et les fleurs, nous, les humbles oiseaux. »
Lors, debout, Merlin dit :
« O Soleil ! je t'invoque !
Toi qui sèmes le blé dans les sillons cléments Et marques par des fruits chaque nouvelle époque, Je sais la vanité de mes enchantements.
« La science est amère aux lèvres altérées ; J'ai mangé trop longtemps de ce mauvais pain noir. Le plus doux rêve coule en les vagues dorées. Dans les feux du matin et les voiles du soir.
« Et je méprise aussi la gloire et la fortune Pour qui dans l'univers s'agitent les humains ; Désormais la splendeur des palais m'importune Et pour moi les bijoux auront des éclats vains.
« Le printemps est plus doux que les rêves des sages ; Moi qui connus les longs calculs silencieux, Je sais combien plus beaux sont les rocs des rivages Et toi, diviu Soleil, qui tournes dans les cieux !
« Et j'épouse l'enfant assise à la fontaine Qui fait rire l'azur des sources dans sa voix ; Mon âme entend chanter dans la forêt lointaine Le grand hymne des fleurs, des feuilles et des bois...
LES AMAMS 57
Sans cesse tu diras, ma douce bien-aimée, es mêmes mots qui font rêver, qui font pleurer ; es oiseaux s*aimeront aussi dans la ramée tle vaste univers tiendra dans ton baiser. »
lerlin fit un grand signe à l'aurore naissante
t sous ses pas s'ouvrit la foret frémissante.
rès de là des bergers entendirent des chants
t deux ruisseaux nouveaux coulèrent dans les champs.
'on vit, ce printemps-là, des colombes nombreuses
X l'on fêta, l'été, des récoltes heureuses.
m homme s'égara, la nuit, dans ces forêts
X n'en sortit que vieux et fou, cent ans après.
ersonne ne vit plus sur les routes muettes
lerlin marcher tout seul en parlant aux planètes.