LA BELLE PAULE
Je te rêve, accoudée sur un balcon de fer,
Pensive, ô belle Paule, Quand le peuple venait, nombreux comme la mer.
Voir pencher ton épaule.
Or, le soleil couchant de ces siècles passés
Rougissait les pelouses, Et svelte, tu flottais comme un oiseau blessé,
Sur les soirs de Toulouse.
.e bruit de tes vertus, tes grâces négligées
Exerçaient un pouvoir rel que les eapitouls t'avaient même obligée
A te montrer, le soir.
^. l'heure où l' Angélus sonnait à Saint-Sernin
Tu serais apparue, ndolente, éclairant des blancheurs de tes mains
Les ombres de la rue.
Et moi, j'aurais été quelque pauvre armurier
En capuchon de laine, tenant sous ton balcon chercher de la beauté
Pour toute la semaine.
it j'aurais en chantant poli le dur acier,
En une claire dague, En un long poignard bleu, pour y faire briller
Le rayon de tes bagues.
Et si vers moi ta main avait laissé glisser
Une fleur, belle Paule, Dans le soleil couchant, quand je serais passé
Devant le Capitole,
Caché dans mon manteau j'aurais été plus fier
Que la tour d'une église, Et plus hautain que n'est en épousant la mer
Le doge de Venise.
Et l'esprit tout rempli par le charme flottant
Au pli de ton écharpe, Si j'avais rencontré des baladins errants
Ou des joueurs de harpe,
Je leur aurais montré la pointe de l'estoc Pour qu'en voyage ils chantent
Qu'ils n'avaient jamais vu dans tout le Languedoc Beauté plus étonnante.
ORHELIE
0 la plus malheureuse et la plus noble amante ! Pour tes grâces d'enfant et tes chastes douleurs, Les songes dormiront dans ta robe flottante Et tu seras aimée des fous et des rêveurs.
Tu portais dans tes yeux la tristesse native
Des vierges qui verront leur amour dédaigné
Et qui, le long des lacs, les yeux de pleurs baignés.
Suivent au ciel le vol des cigognes plaintives.
Tu sus, douce Ophélie, le secret de souffrir. Ton enfance grandit près des mers malheureuses Et tu vis négliger tes lèvres amoureuses Que tu voulais donner sans oser les offrir.
Celui pour qui ton cœur d'enfant était en deuil, Celui que tu croyais insensible à tes charmes, Sais-tu qu'il a laissé tomber sur ton cercueil Son premier cri d'amour et ses dernières larmes ?
C'est pour un tel malheur que nous t'avons chérie, O la plus affligée des filles de la terre ! Car les grandes douleurs versent de la lumière Dans les yeux immortels des amantes trahies.
Ne te pares-tu plus avec des fleurs qui meurent ? Ta voix s'est-elle tue, Ophélie, Ophélie ? Entends-tu dans la tour le prince Hamlet qui pleure? Xe dis-tu plus les chants qu'inspirait ta folie ?
Seuls tes airs résignés et ta grâce légère Auraient pu retenir mon cœur infortuné Et si ton ombre encor vient errer sur la terre, O maîtresse des fous et des abandonnés !
Si tu chantes encor à la Saint-Valentin Et si ta robe encor a la couleur des cieux, Laisse voir tes attraits ingénus et lointains A ce rêveur hanté par la douceur des yeux,
Dis-moi sur quel chemin flottent tes pas songeurs, Dans quelle eau mires-tu tes yeux de délaissée ? Dis-moi, mélancolique et pâle fiancée, Où donc as-tu jeté les roses d'Elseneur?