LA NATURE
Voici le banc de pierre où tu venais t'asseoir Au temps miraculeux de l'enfance et des contes ; Des fées chantaient au loin dans les brumes du soir Et des rois chevauchaient au bruit des cors, dans l'ombre.
Voici le vieux tilleul et l'allée solitaire Et le puits où tu comprenais, en t'y penchant, Le mystère profond des eaux et de la terre, Et les forêts bleuies par le soleil couchant.
Voici la maison blanche où serpente la vigne, La lampe est allumée derrière les carreaux Et l'on t'attend peut-être, enfant ; n'es-tu pas digne De frapper à l'auvent, de poser ton manteau
Et de venir l'asseoir au foyer sans rien dire? Ta mère laissera tomber sa broderie Et ses larmes seront douces comme un sourire ; Sur les murs frémiront tes vieilles rêveries
Et tu n'entendras pas un seul mot de reproche. L'on dira : Il a plu ; les chemins étaient noirs... A l'heure des troupeaux et des dernières cloches. Voilà que tu reviens comme un vivant espoir...
Tu verras le village endormi dans le soir, L es servantes chantant au fond des lingeries, La forge illuminant la route et le lavoir, Et tout sera plus beau de ta mélancolie.
Avec leur grande faulx sur l'épaule appuyée,
L e soir, les laboureurs te salueront d'un geste,
Et tu sauras le prix d'une telle amitié,
S ongeant qu'un cœur loyal tressaille sous leur veste.
Si tu viens à trouver parfois des voyageurs Bizarrement vêtus et marchant à la brune, Sous un capuchon noir cachant des airs songeurs Et qui font par instants des signes à la lune,
Suis-les au fond des parcs antiques et fleuris. Dans les sentiers déserts et les châteaux en ruine, Car ce sont les enfants qu'entre tous je chéris : Je les endors, le soir, dans ma robe divine.
Tu boiras longuement le parfum des sillons Et quand tu passeras dans un village en fête, Ainsi qu'un peu de vent fait danser un rayon, Tu tourneras avec les rondes des fillettes.
Tu sauras que, pour couronner les fronts humains, Des lauriers préparés valent moins qu'une branche, Que des couples d'amants emplissent les chemins Lorsque le ciel est doux et lorsque c'est dimanche.
Si le soir roule encor des ombres dans ton cœur, Prends le petit chemin qui monte la colline Sous les chênes tordus et les buissons en fleurs ; 11 est à son sommet un rocher qui domine.
Sur la hauteur on voit différemment la vie Tu sauras, en voyant se coucher le soleil. Que les rêves déçus et l'amitié trahie Ne sont rien à côté de la beauté du ciel.
En découvrant la plaine où des villages fument, Les vais d'ombres emplis, les larges horizons, Tu sentiras se dissiper ton amertume Et t'effleurer de l'aile un ange de pardon ;
Car je fais de l'amour, des rêves et des chants Avec un bruit de blés, un rayon de lumière... Tu redeviendras bon dans le soleil couchant, Tu redeviendras pur, assis sur cette pierre.