LA MORT DE LA FEE
0 vierges qui passiez en robes de printemps, Voyageurs tourmentés par des choses nouvelles. Amants qui cheminiez le soir près de l'étang, Vous ne dormirez plus dans la robe d'Urgèle !
Je ne cueillerai plus auprès des frais ruisseaux Ces bouquets enchantés qui parfumaient vos rêves L'on ne me verra plus au milieu des roseaux Comme un grand lys vivant que la brise soulève.
J'étais la poésie et le songe du soir, Je dansais toute seule avec les feuilles mortes Et le petit berger perdu dans le brouillard Voyait ma robe bleue ruisseler sur sa porte.
Je tremblais aux lueurs des lampes des veillées, Dans l'ombre de l'armoire et dans le feu del'àtre, Alors qu'un vieux marin âgé décent années D'un conte merveilleux berçait le cœur des pâtres.
C'est l'histoire du roi qui partit sur la mer, La colombe planant sur l'ermite en prière, La princesse endormie.1 dans le palais désert, C'est l'histoire d'Aurore et de dame Misère...
La beauté descendait sur les coiffes tremblantes, Les quenouilles rêvaient ainsi que des oiseaux, Tandis que frémissaient mes ailes palpitantes Comme un baiser surnaturel sur les carreaux.
J'ai mis mon frêle cœur dans ces fleurs que je cueille Et je vous dis adieu, retraites des forêts... Voici que sur mes mains fuselées il s'effeuille, Le dernier crépuscule et le dernier bouquet.
Car le monde aujourd'hui a perdu son mystère: Le vieux fou qui disait des prophéties est mort... Les châteaux sont détruits des grands rois légendaires Qui remuaient du songe avec leurs barbes d'or...
O mes sœurs, vous dormez à l'ombre des sapins ; L'air moderne a brûlé vos robes de nuages... Voici le temps de la beauté à son déclin; L'esprit des cloches d'Ys s'est tu sur le rivage...
J'ai creusé mon tombeau parmi la terre brune, A l'ombre d'un tilleul, au fond de la vallée, Et le vent bercera, dans les longs soirs de lune, Avec les bois chantant, mon fantôme de fée.
Les hommes, dans ces jours de livres et de pain, Pour mes enchantements n'auront plus de mémoire ; Les amants passeront en se donnant la main Sans offrir leurs baisers ou leurs fleurs à ma gloire.
Si pourtant il était quelque rêveur peu sage Encore tourmenté par les choses divines, Un esprit chimérique, un poète en voyage Cherchant les bois déserts, les étangs et les ruines,
Qu'il pose son bâton et sa gourde en ce lieu, Qu'il s'asseoie sur la terre où ma blancheur repose. Je baiserai le front de cet amant pieux, Je le parfumerai comme eût fait une rose.
Et, belle et douce en me penchant, je lui dirai : a O mon dernier enfant, ta part est la meilleure ! Les collines sont bleues, marche, pauvre inspiré, On entend dans le vent le rossignol qui pleure ;
« Restez ici tous deux, ô frères exaltés Qui buvez comme un vin les flots du crépuscule. Que l'amour de la nuit vous fasse encor pleurer, Composez vos chansons des rayons qui circulent,
« Que l'oiseau continue à chanter dans les bois Et que sa voix étrange enivre les bourgades Et toi, fais des récits d'amour, de fées, de rois. Berce le cœur du peuple au gré d'une ballade...
« Défendez jusqu'au bout la beauté qui se meurt... L'âme d'un instrument qui s'envole est féconde... Le cœur des dieux nouveaux est touché de vos pleurs, Une larme suffit pour embellir le monde... »