‹ Le poème de la jeunesseChapitre 53 sur 58 · LE CHRIST DES CHAMPS · texte numérisé non relu

LE CHRIST DES CHAMPS

Christ des villages, christ des champs, christ des forêts. Sur les mornes hauteurs, toi qui dors solitaire Du sommeil des dieux morts dont on ne sort jamais, Ecoute ce que dit un homme de la terre :

Autrefois, je marchais sans remords et sans haine ; Les sillons de mon champ étaient profonds et droits ; Le soir, c'était ton sang qui coulait dans la plaine Et mon blé ne montait qu'à l'ombre de ta croix.

Et les jours où j'étais courbé par la misère, Quand la plaine à mes pieds comme l'enfer s'ouvrait, Je montais le chemin pierreux de ton calvaire, Je te parlais dans l'ombre et tu me répondais.

Tu disais des mots doux comme le vent des bois, De la nature en deuil, tu revêtais le charme ; L es arbres te donnaient la force de leur voix, Tu dérobais aux pluies la douceur de leurs larmes.

Tu prenais tout le ciel entre tes bras profonds ; La nuit en descendant te parait de ses voiles Et ton cœur rayonnait comme un feu sur les monts. Tu semblais de tes mains répandre les étoiles.

Je me disais : Un jour, bientôt, il va descendre, Nous le verrons tout blanc marcher sur le chemin De l'or du pharisien, il fera de la cendre, Il prendra des cailloux pour en faire du pain.

Il va venir tranquille et serein comme l'aube, Avec de grands yeux purs comme l'eau des ruisseaux, Le bon roi sans manteau des humbles et des pauvres, Le juste crucifié qui parlait aux oiseaux...

— Les siècles sont passés, ô Christ, sans que tu bouges !

Tu rêves comme avant sur le fer de la croix,

Tu regardes, debout parmi l'horizon rouge,

Tes enfants d'aujourd'hui peiner comme autrefois.

J'ai jeté ma charrue et maudit ma prière...

Le ciel est plus profond, les champs sont plus déserts ;

Ton esprit ne vit plus dans l'esprit de la terre,

Les bois en se penchant ont un grand rire amer.

La terre m'apparaît terrible et transformée : Comme une âme aux enfers, là-bas, l'oiseau gémit Et celte ombre qui Hotte au bord de la vallée A l'air de commencer le chaos de la nuit.

L/église blanche au loin semble un immense pleur Versé par un Dieu mort dans la campagne brune Et je regarde au loin, sans amour ni terreur, Ta maigre ombre trembler aux clartés de la lune...

Et j'attends, dans l'espoir que quelque Dieu nouveau. Faisant danser des Heurs avec sa chevelure. Ayant les fleuves et les lacs dans son manteau Et portant dans son sein le cœur de la nature.

Grand ouvrier divin des richesses du monde, Maniant les métaux et la flamme en rêvant, Faisant signe aux oiseaux, riant aux moissons blondes, Splendide, marchera dans le soleil levant...

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