LA FORÊT BRISEE
Qu'as-tu fait, bûcheron, qu'as-tu fait?
Qu'as-tu fait de mes fleurs, de mes branches, De mon cœur, de mon sang, qu'as-tu fait? Toi qui semblais si bon avec ta barbe blanche...
A présent, mes buissons sont tous morts Où les sources passaient long voilées Et portant un petit anneau d'or Donné par le soleil comme à des fiancées.
Ils sont morts les beaux chênes sacrés 1 Qui dataient de l'aurore du monde.
Ils tenaient des discours inspirés...
Leur âme en s'envolant devint une colombe.
Ils touchaient le ciel bleu de leur front ; Indulgent aux amants et propice Leur ombrage était doux et profond.
Les seigneurs du pays y rendaient la justice.
Les belles y rentraient en rêvant Mais sortaient quelque peu décoiffées Et la joue d'un baiser rougissant...
Et c'était le pays des beaux contes de fées..,
Maintenant, quel désastre et quel deuil ! On fera de mon bois des armoires, Des maisons, des berceaux, des cercueils... Pour cet humble destin j'ai conquis tant de gloire !
Un joueur d'instrument taillera Une flûte avec mes branches mortes Et mon âme le soir passera Dans le gémissement des meubles et des portes.
Mais j'étais bûcheron, ton amie !
A l'hiver tous les deux nous tremblions ; .le t'avais abrité de la pluie Et nous étions si vieux que nous nous ressemblions.
Qu'as-tu fait, bûcheron, qu'as-tu fait?
Vers le sol, chaque jour, tu t'inclines, Oublieux de la vieille forêt ; Mais quand tu t'en iras dormir sous la colline
Les ombres de la mort sur le front, Et portant dans tes bras ta cognée, Les derniers de mes arbres diront :
Dors en paix, bûcheron! Qu'il te soit pardonné!
Que la terre à ton corps soit légère Et léger à ton cœur le remords ; D'un ingrat, ombrageons la poussière.
Berçons-le de nos chants comme les autres morts !...