‹ Le poème de la jeunesseChapitre 55 sur 58 · LE CHEMIN DE FER · texte numérisé non relu

LE CHEMIN DE FER

Où t'en vas-tu avec ta robe de charbon, Tes bruits de fer et ton œil rouge, ô dieu moderne Dont Târne obscure dort dans le métal profond, Devant qui, dans ce temps, les hommes se prosternent?

Quand je te vois passer, la nuit, tu m'épouvantes ; Ta fuite et ta grandeur font songer à la mort, Et tu cries désespérément dans le silence Comme un génie dément hanté par le remords.

Je crois être dans le chaos rêvé par Dante, Où mille suppliants au ciel lèvent les mains, Où ce passant rêva sur des gouffres de cendres, Où de grands êtres fous terrifient les humains.

Dans quel pays peuplé de cyclopes géants Es-tu né, voyageur que l'horreur accompagne? Jaillis-tu dans le feu de l'ombre des volcans ? Viens-tu de l'océan ? viens-tu de la montagne?

Quelle loi fait tourner tes roues jamais lassées ? Quelle douleur a fait ta face taciturne ? Pleures-tu des dieux morts couchés dans le passé ? Es-tu le dernier-né des enfants de Saturne?

Par quel immense ennui serais-tu tourmenté, Que tu laisses tomber des plaintes et des râles? Portes-tu dans tes flancs le cœur de Prométhée, Que ton souffle fasse trembler les cathédrales?

Ah! qu'as-tu fait des bois gémissant dans le vent, Des lacs pensifs comme des vierges long voilées ? Qu'as-tu fait de la paix immortelle des champs? Qu'as-tu fait du silence auguste des vallées?

De quel baiser maudit embrasses-tu la nuit ? Tu broies ses seins de brume et déchires ses voiles, Tu jettes de la cendre aux campagnes ileuries, Ta fumée en montant va salir les étoiles.

Et les vieux chênes, ces aïeux de la forêt, Disent en secouant leurs fronts courbés par l'âge : « Quel est donc ce passant qui fuit notre ombre et fait Plus de bruit que le vent du ciel dans nos feuillages. »

Où t'en vas-tu? Porter de l'alcool ut de l'or, Des armes et du pain vers les cités prochaines; Tu prépares la guerre et prépares la mort, Tu roules le plaisir et la misère humaine.

Et l'homme qui t'a vu trouve son champ plus noir, Des pensées inconnues montent des labourages Et, comme un grand oiseau qui passe dans le soir, Il sent la nostalgie immense des voyages.

Il voit des gares enflammées rouges et belles, Des quais pleins de soleil, d'étranges monuments. Et des clochers chantant plein de cloches nouvelles Et des femmes avec des visages charmants...

Quel temps annonces-tu, ô machine qui passe? Vers quel siècle de fer roules tu les humains ? Quels rêves verses-tu au cœur de cette race, De ces nouveaux enfants bercés à tes refrains .

Qui ne s'en iront plus, penchés sur un bâton, Le soir, chercher l'esprit des forêts et des grèves. Qui ne connaîtront plus les songes de Platon, Qui n'adoreront plus les yeux bleus de Minerve ?

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