‹ Le poème de la jeunesseChapitre 56 sur 58 · L HOMME AUX SABLES · texte numérisé non relu

L HOMME AUX SABLES

L'homme aux sables est passé sur la lande. Son pas crie dans les joncs du ruisseau... Que la nuit aux enfants semble grande!

Est-ce la voix d'un voyageur ou d'un corbeau ?

On dirait que l'auberge tressaille...

On entend quelqu'un dire : O mon Dieu! — 11 faut éveiller, pour qu'ils s'en aillent, Le capitaine et le curé devant le feu.

C'est le vent! Entrez donc, homme aux sables. .. Le chien hurle là-bas... C'est le vent ! Mais voici du bon vin sur la table...

Prenez la lampe, il faut dormir, petits enfants!

— J'aurai peur dans la chambre tout seul !

— 11 pleut trop, attendons, capitaine ! J'ai cru voir aux carreaux un linceul.

Cet homme aux sables a des façons bien singulières...

Sa figure et sa barbe sont grises ; Il ne fixe les yeux sur personne.

— J'ai la clef de la tour de l'église Et j'entends la cloche des morts pourtant qui sonne.

Dieu ! voilà que redouble l'orage !

L'homme a l'air d'un fantôme ou d'un fou Et l'on dit que le diable voyage.. .

Notre-Seigneur ! Vierge Marie! protégez-nous !

Regardez, il fait croire qu'il dort...

Que j'ai peur ! Parlez-lui. capitaine!

Il nous voit! Xon. il rit ! — Il est mort... Mon Dieu ! que son visage est empreint de misère.

Il est mort, le beau temps des histoires... L'homme aux sables a posé son bâton...

Le corbeau peuple encor la nuit noire... Mais tu ne viendras plus, vieil homme, en ma maison.

LE POETE

J'aurai fait ruisseler mon âme comme une onde, Ainsi j'aurai lutté contre l'adversité Et mon nom pour jamais s'effacera du monde, Comme un brait d'instrument au fond d"un soir d'été.

Ma chanson aura fui le front tout blanc de fleurs. Comme sur un chemin fuit une vierge seule ; Ainsi j'aurai jeté les rêves de mon cœur, Comme un roi plein d'ennui jette de l'or au peuple.

0 lac aux flots dormants, forêt impérissable, Vous êtes moins ingrats que la postérité ; Si je gravais mon nom sur l'arbre ou sur le sable, Un voyageur demain pourrait l'y retrouver

Et, posant son bâton, dirait : Quel est cet homme? Était-il un poète? était-il un marin?

Etait-ce un pâtre errant de ces lieux où nous sommes? Allait-il en Judée ainsi qu'un pèlerin?

Mais je n'ai même pas au temple de la gloire Pu graver un seul nom que Ton lira demain ; Mes amours ne vivront dans aucune mémoire, Je suis le plus obscur entre tous les humains.

l'espérance

Aimerais-tu chanter comme chante la mer? Voudrais-tu qu'un rayon brille à ton front d'artiste? Est-il rien de plus doux pour un cœur vraiment fier Que marcher sans lauriers dans une vallée triste.

Envies-tu les flambeaux, les cris et les honneurs. Cette pourpre menteuse, éclat des faux ppèi s, Et la rumeur du peuple et la voix des flatteurs Et cet encens mondain qui brûle dans les fêtes ?

Heureux qui peut, assis sur un seuil ombragé, Composer des écrits qui deviendront illustres. Qui ne fait pas tourner le front aux étrangers, Est honoré de tous ainsi qu'un homme juste,

Qui porte au doigt comme l'insigne le plus beau, Pieusement, la bague en métal de sa mère. Et qui peut, comme Homère à l'île de Siros. Ressembler un mendiant tout en étant Homère...

LE POÈTE

Comme on verse un parfum dans une urne profonde. Tu répands à pleins flots ta beauté dans mon cœur. . . Mais je te connais bien, ô vierge à tresse blonde ! Tu m'as déjà frôlé de tes voiles trompeurs.

Je goûtais la douceur d'errer sans espérance Dans cette sombre allée où s'égarent mes pas, Et la mélancolie descendait en silence D'un soleil qui se couche et que Ton ne voit pas.

Que veux-tu ? A présent, j'ai peur quand je te vois. As-tu comme autrefois des secrets à me dire ? Viens-tu pour me montrer une étoile du doigt ? Parais-tu seulement pour passer et sourire?

Comme ces anges blancs qu'on voit dans l'Evangile, Viens-tu pour me mener prier dans le désert? Aurais-tu revêtu la robe de Virgile Et vais-je, comme Dante, errer dans les enfers?...

l'espérance

Non, non ! je ne viens pas te ravir à ces lieux. Ce lac, cette vallée sont les plus beaux du monde. Si tout le jour, ainsi qu'un ouvrier de Dieu, Tu fis jaillir des chants de ton àme profonde.

Tu dois marcher joyeux dans le soleil couchant. Revêtu de ton rêve ainsi que d'une robe, Comme avec son bouquet, son voile et ses rubans, Une fiancée s'avance en des habits de noce.

LE POÈTE

Hélas ! mon œuvre est vaine et mon effort perdu ! C'est trop que de vouloir vivre dans les mémoires. Mais par un simple enfant, un soir, être entendu, Etre compris, cela suffisait à ma gloire.

Dans les groupes, le soir, en disant mes poèmes, Toujours un rêve amer de mon cœur débordait ; Quand je faisais couler des pleurs des yeux que j'aime, Ce n'étaient pas ces pleurs que je leur demandais...

Quand un amant trahi sur le bord d'une grève Avec des mots d'enfant me disait sa douleur, Je sentais qu'elle était au-dessus de mon rêve, Que je n'atteignais pas jusqu'au fond de Sun cœur.

Et le vent me disait, comme on dit un secret. Que nul mortel ne dort dans la couche des fées, Qu'on ne retrouve plus dans aucune forêt Les sons évanouis de la lyre d'Orphée

Et qu"il n'est pas de vers plus beaux que les nuages, De rythmes plus profonds que ceux des bois déserts. Toujours, quand j'ai chanté assis sur un rivage, Mes chants se sont perdus dans les voix delà mer...

l'espérance

Crois-tu donc que Shakspeare, aux tréteaux d'Angleterre, Quand il disait dTIamlet le songe et la douleur, S'échappait d'Elseneur et sortait du mystère Pour savoir quel rayon il versait dans les cœurs?

Non, il criait d'amour au tombeau d'Ophélie, Il rêvait dans la tour par le spectre hanté, Agitail l'éventail et mimait la folie, Laissant derrière lui rêver l'humanité...

LE rOÈTE ET l'eSPÉRAME 337

Que ton destin s'envole au souffle de l'espoir, Laisse passer ta vie sur les chemins du monde. Va-t'en comme un semeur qui marche sans savoir Si le blé sur ses pas s'élève en gerbes blondes ...

LE POÈTE

Ah! si la vie encore m'avait un peu souri ! Lorsque j'étais enfant, au jardin de mon père, Sous le lierre, au fond, était un grand mur gris D'où j'allais regarder le soir bleuir la terre.

Là-bas, disais-je, il est des choses étonnantes, Des femmes qui sourient et des bals enivrants Et de beaux vaisseaux clairs avec leurs capitaines... J'irai les conquérir lorsque je serai grand.

Je rêvais de départs dans des soirs qui s'azurent. De belles se penchant comme des élégies. De voyages en mer tout remplis d'aventures Et d'étranges amours dans un port d'Italie.

Mes bras pour embrasser se sont ouverts en vain ; Quand les plaisirs passaient, j'accompagnais leur troupe Et je me suis assis aux tables du festin, Mais un illustre vin n'a pas rempli ma coupe.

Hélas ! je suis pareil au musicien qui passe Sous des balcons fleuris le long des soirs d'été, Où des femmes en blanc, indolentes et lasses, Inclinent en rêvant l'ardeur de leur beauté.

Il n'entrevoit de loin que leur forme et leurs bagues Le soir baigne les champs de sa sérénité... Des fleurs, des éventails, des longues robes vagues, Une noblesse arrive à son obscurité.

Et pour qu'un pleur pourtant mouille un peu les bouquets, Au vent de l'instrument, c'est son cœur éperdu Qu'il fait monter dans l'ombre, au milieu des bosquets, Dans le cœur sanglotant des musiques perdues.

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