DON QUICHOTTE
Comme Aymond et Renaud, comme Amadis de Gaule, Par un songe de guerre et d'amour tourmenté, Tu partis le front haut et la lance à l'épaule, Noble rêveur perdu dans des temps sans beauté.
Tu voyais, sans vouloir dénombrer tes prouesses.
Les soleils se lever et les routes blanchir,
Et de ton écuyer tu payais la sagesse
En le proclamant roi d'une île à conquérir.
Je t'aime, ô chevalier ami des enchanteurs,
Sous des airs de héros cachant un cœur de vierge.
Pour solder largement l'écot du voyageur,
Tu laissais un rayon de ta gloire aux auberges...
Et, quand tu t'asseyais aux tables des festins, Tu posais ton épée et buvais à la ronde, Disant en des discours merveilleux et hautains Que Dulcinée avait les plus beaux yeux du monde.
Cette fille des champs, peut-être point jolie. Avec ton souvenir que tu faisais divine, Te semblait Amarante, Angélique ou Sylvie, Tous les contes d'amour, toutes les héroïnes..
Je t'envie, tendre et fier amant de Dulcinée ! Au moins, le soir, couché sous une ombre fleurie, Tu pouvais endormir ton âme fortunée Dans un rêve d'amour et de chevalerie.
Et lorsque tu marchais dans la clarté de l'aube, Un nom chantait pour toi dans le chant des oiseaux Et les plis rayonnants d'une invisible robe Flottaient sur ton armure et te faisaient plus beau.
— Et toi, pauvre maîtresse à l'âme de servante,
Dans un obscur village appelé Toboso,
Tu vivais chaque jour ta vie indifférente,
Tu cueillais des bouquets et tu portais de l'eau
Et ton regard, le soir, sondait la nuit tombante Sans rêver au héros qui cheminait là-bas, Semblable, ô Dulcinée, à toutes les amantes Qui suscitent la gloire et ne le savent pas...