‹ Le poème de la jeunesseChapitre 8 sur 58 · NAPOLÉON · texte numérisé non relu

NAPOLÉON

Ma voix n'éveille plus les échos de la terre, Les enfants ne crient plus de peur dans les berceaux Mon ombre ne s'allonge plus sur les frontières, L'âme des canons rêve au fond des arsenaux :

Des millions de morts couchés dans l'herbe noire. La face vers le ciel et les bras grands ouverts, Attestent la splendeur de cette longue histoire Qu'avec un doigt de feu j'écrivis dans le fer ;

Dans les soleils levants les grands drapeaux de toile Ne passent plus en frissonnant sur les blés d'or, Et le sang des héros ne fait plus des étoiles Dans les champs dévastés par la guerre et la mort,

Les cloches au lieu de tocsins sonnent des psaumes, L'aigle ne hante plus les vastes cieux déserts, Des planètes de paix brillent sur les royaumes; Le monde dort, et moi je regarde la mer...

Je ne regrette pas les veilles de bataille, Les feux des camps pareilsà de sanglantes fleurs, Et les armées couchées au souffle des mitrailles, Comme le blé se couche au geste du faucheur;

Les apparitions de villes dans le soir,

L'aurore au loin s'ouvranl aux soldats comme une arche,

Les victoires flottant parmi les canons noirs,

Les peuples en déroute et les peuples en marche ;

Les ponts qu'on fait sauter, les montagnes franchies. Les tours illuminant mes rêves en brûlant, Et les clairs régiments par la neige blanchis Ainsi que des forêts sur qui l'hiver descend.

Je regrette le temps où j'habitais Valence, Rêvant d'avoir, non pas le laurier triomphant. Durant les longues nuits d'étude et de silence. Mais le bouquet séché sur le sein d'une enfant ;

Le temps où je pouvais regarderies campagnes Sans voir dans les sillons des places de tombeaux. Où le soir, à mes pieds, les ombres des montagnes N'étaient pas des guerriers formidables et beaux ;

Où je n'entendais pas dans la rumeur du vent. Dans le chant du passant et dans le chant des cloches, Dans les vagues frissons qui s'élèvent des champs, Des voix de désespoir et des voix de reproches ;

Le temps de ma jeunesse et de ma liberté, Où des robes, non des drapeaux, charmaient mes sommes, Où j'aimais sur un cœur de femme me pencher, Ainsi que tous les fils de la race des hommes...

Et cette nostalgie, partout, dans l'air des guerres, Alors que de la poudre éclataient les fureurs, Quand le pas des armées faisait sonner la terre, A troublé chaque soir mon âme de vainqueur.

— Une nuit que les feux sur les camps endormis Faisaient confusément trembler l'ombre des hommes, Et. noyant les aspects des groupes à demi, Avaient fait de la plaine un pays de fantômes,

J'errais seul et je vis, la tète dans la main,

Les yeux perdus, assis sur le tronc d'un vieux hêtre,

Souriant par instants à des rêves lointains,

Un tout jeune soldat écrivant une lettre.

Dans ses cheveux flottants rayonnait sa jeunesse; Il avait oublié les guerres et la nuit ; Je pensai qu'il devait écrire à sa maîtresse, Quelque enfant amoureuse et belle comme lui.

Sans doute il lui faisait un récit simple et tendre : « Dans la neige et la pluie nous marchâmes trois jours. . . Mais toi, que peux-tu faire au village à m'attendre? Je me bats en pensant: m*aime-t-elle toujours'?... »

Mes yeux l'ont contemplé longtemps à travers l'ombre, On entendait au loin des rondes qui passaient Et parfois l'on voyait trembler des formes sombres, Et j'ai pleuré devant ce soldat qui rêvait,

Songeant que son destin valait mieux que le mien, Car si la mort demain le couchait sur ses armes. Au seuil d'une maison, dans un pays lointain, Une femme du moins répandrait de vraies larmes.

— Une autre fois, je me souviens, en Italie, On venait de gagner la bataille et, rêvant, J'atteignais des hauteurs avec mélancolie Afin de dénombrer les morts et les vivants.

Je vis deux bohémiens assis sur la colline ; Elle avait la beauté et lui l'amour aux yeux ; La même joie semblait rapprocher leurs poitrines Et le même manteau les couvrait tous les deux.

Ils s'aimaient dans l'aurore aux fracas de la guerre. Que peut-être ils n'avaient même pas entendus Et les canons, le fer qui passait sur la terre, N'avaient pas effleuré leurs baisers ingénus.

Ils riaient, par un rêve étonnant possédés ;

D< n branches avaient fait un berceau sur leurs têtes ;

Penché sur mon cheval, je les ai regardés

Et, triste, j'ai repris le chemin des conquêtes.

Hélas ! toujours marcher avec des bataillons, Rouler comme un torrent les peuples de la terre, Allumer dans le soir l'aurore des canons Et quand le ciel est bleu éveiller le tonnerre ;

Lancer les fantassins et les cavaleries. Avec le sang, avec la mort créer la gloire, Faire que les épées soient d'un laurier fleuries, Et bâtir chaque jour la légende et l'histoire ;

Déchaîner en rêvant le fer et la mitraille. Faire se convulser tant de faces en pleurs, Passer muet et gris dans les soirs de bataille Ainsi qu'un dieu d'airain sans pardon et sans cœur :

Seigneur! Pourquoi m'avoir choisi pour cette tâche? Pourquoi m'avoir chargé du plus pesant fardeau ? Au chêne le plus dur, quand une ileur s'attache. Ne monte-t-elle pas jusqu'au dernier rameau v

Une idée m'a suivi toujours, tenace et forte, Et la fleur a vaincu l'arbre en le parfumant. Maintenant c'est l'automne et de ses feuilles mortes Le chêne en deuil s'est fait une robe en mourant.

J'ai connu la splendeur de l'empire du monde Et je n'ai pas levé les yeux au ciel pour voir, A l'heure où le soleil et la mer se confondent, La pourpre et la splendeur de l'empire du soir.

Seigneur ! j'ai remué de l'ombre et de la cendre ; U ne me reste rien de mes jours triomphants. Dans le séjour des morts je suis prêt à descendre, Je n'ai plus de soldats et je n'ai plus d'enfants.

Déjà je vois là-bas des spectres en cortège, L'arme au bras, qui me font des signes en passant. Les uns glissent parmi des tourmentes de neige ; D'autres ont sur le front une tache de sang.

J'ai traversé la gloire ainsi qu'une fumée. J'ai régné sur des morts et non sur des vivants. Puisqu'en me retournant le soir vers mes armées Je les faisais mourir rien qu'en les regardant.

Je pleure la maison aux rustiques arceaux.

La femme qui me souriait devant la porte,

Les appels des bergers et les chants des berceaux

Construits avec du bois des forêts de la Corse.

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