‹ Le poëme de LucrèceChapitre 12 sur 93 · VIE ET SENTIMENTS DE LUCRÈCE. Î · texte numérisé non relu

VIE ET SENTIMENTS DE LUCRÈCE. Î

soient opposées à l’éloge bien franc d’un poète qui célébrait une doctrine hardie et qui passait à bon droit pour un ennemi des dieux. Dans la littérature latine, le poème impie de la Nature, par le mystère qui l’entoure, fait penser à ces bois redoutables touchés par la foudre, que la religion romaine mettait en interdit et entourait de barrières, pour empêcher les simples et les imprudents de poser trop facilement le pied dans un lieu que le ciel avait frappé de réprobation.

T. Lucretius Carus naquit l’an 95 avant notre ère à Rome. Remarquons qu’il est, avec César, le seul homme de lettres que la ville de Rome ait produit. Tous les écrivains qui ont illustré la littérature latine sont venus, plus ou moins tard, des provinces, qui envoyaient à la reine du monde leurs hommes de génie, comme elles lui envoyaient leurs trésors. Sans vouloir donner à ce fait plus d’importance qu’il ne convient, on peut croire que le poète dut au hasard de sa naissance et à l’éducation qu’il reçut dans la grande ville cette singulière liberté d’esprit qu’on ne prend d’ordinaire que dans les capitales. Voltaire est né aux portes de Paris.

Lucrèce a-t-il visité la Grèce et Athènes, selon la coutume de la jeunesse romaine? On l’a dit sans preuves, mais non sans vraisemblance. Ce poète enthousiaste n’a pas dd froidement puiser sa science en des livres. On se le figure plutôt recueillant la parole vivtwte de quelque maître éloquent, de Zénon l’épicurien, par exemple, qui était alors le chef de

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l'ùcole. lUen du uioins n’cmpëche de croire qu’un si ardent génie a pris son feu dans le sanctuaire même de la doctrine.

; Bien qu’il fût de la grande famille Lucretia, chevalier romain, et digne par sa naissance et ses talents de prétendre aux honneurs, il parait être resté philosophe. S’il a pu être entraîné un moment dans la lutte des partis, il a dû s’en échapper de bonne heure et ne s’en est souvenu que pour les détester et les maudire.

Un auteur ecclésiastique d’une autorité contestable, du moins en cette matière, qui d’aiileurs écrivait plus de trois siècles après, saint Jerôme, nous a laissé sur Lucrèce quelques mots tragiques. Il nous apprend que le poète était en proie à des accès de dépaence causés par un philtre d’amour qu’une femme jalouse lui avait donné, qu’il composa quelques livres dans les intervalles lucides de sa folie, et que, dans sa quarante-quatrième année, il termina sa vie par le suicide. Bien que cette tradition réponde à la triste impression que vous produit la lecture du poème, il faut la tenir pour suspecte. Elle ressemble à tant d’autres qui ont été imaginées dans l’antiquité pour effrayer l’athéisme et pour servir de leçon à ceux qui seraient tentés d’imiter une audace sacrilège. Car l’imagination popuiaire, qui aime à mêler des récits merveilleux à la vie des héros et des saints, se plaît aussi quelquefois à composer une sinistre légende aux grands contempteurs des choses divines.

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Une autre tradition, qui ne manque pas de grâce, rapporte que Lucrèce mourut le jour oCi Virgile prit la robe virile. Les anciens, sans trop se soucier des dates, imaginaient de ces rencontres et de ces concordances par lesquelles ils exprimaient quelquefois des jugements littéraires. Le futur auteur des Gèorgiques paraissait ainsi marqué d’avance par le ciel pour recueillir l’héritage poétique du chantre de la nature.

Résignons-nous à ignorer la vie de ce poète philosophe, qui s'est peut-être lui-même dérobé volontairement à ses contemporains et, par suite, à la postérité. Fidèle en tout à sa doctrine, il aura trop mis en pratique un des plus importants préceptes d’Épicure, qui est celui-ci : « Cache ta vie. »

Pour comprendre les sentiments et l’âme du Lucrèce, il importe de connaître, non ces détails biographiques plus ou moins vraisemblables, mais le temps où il a vécu. Sa vie est enfermée entre deux dates qu’il faut retenir, entre les commencements de Sylia et la mort du séditieux Glodins. Elle coïncide avec le temps le plus abominable de l'histoire romaine, où l’on pouvait faire les plus douloureuses réflexions sur le déchaînement des passions humaines. Lucrèce a pu voir dans son enfance Sylla chassant Marius, l’assaut de la ville jusqu’à ce jour inviolée, le premier combat entre citoyens dans les mes et sur le Forum comme dans une arène de gladiateurs; puis après la rentrée de Marius et de Cinna, ce viste égorgement qui dura

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sans relAcüc cinq jours et cinq nuits; au retour de Sylla, la terrible bataille & la porte Colline, oii l’armée des italiens réclamant des droits civiques Tut exterminée, où cinquante mille cadavres restèrent au pied des murailles. Le lendemain, il a pu entendre les cris de six mille prisonniers massacrés près du sénat, pendant que Sylla répondait froidement aux sénateurs épouvantés : « Ce n'esl rien, quelques misérables que je fais châtier! » De douze à seize ans, selon les calculs, il a pu voir les proscriptions du dictateur qui durèrent six mois, les listes du jour s'ajoutant â celles de la veille, les sicairescourantdans les rues, l’immolation de quinze consulaires, de quatre-vingt-dix sénateurs, de deux mille six cents chevaliers, sans compter tous ceux qui, dans cette confusion sanglante, furent assassinés par les haines privées. On parlait autour de lui de peuples entiers proscrits en masse, de cités vendues à l’encan ; on répétait le mot de Pompée, qui était le mot de tous les généraux : « N’alléguez pas les lois à qui porte une épée. » Après tant d’horreurs, il vit encore la paisible et l’insolente abdication de Sylla, qui semblait un déâ jeté aux hommes et aux dieux. Pendant ce temps, plus de droit, plus de lois humaines ou divines, la religion impunément outragée ou, ce qui est pis encore, hypocritement honorée par des mains impies et rendue complice de tous les attentats. Enfin, vers trente-deux ans, il a partagé les angoisses de Rome pendant la conjuration de Catilina, et plus tard, en voyant la répii-

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bliquc livrée à Clodius pour préparer la dictature de César, qui passera bientôt le Rubicon. Ainsi, le poète assista à la ruine des institutions. Et ce qu’il voyait n’était guère plus désolant que ce qu’on pouvait prévoir. Dans ce complet bouleversement des lois, quel écroulement de la morale publique et privée I Partout les inimitiés particulières, les appétits, les convoitises se jetant sur leur proie , une défiance universelle jusque dans les familles, une corruption inouïe et égale chez ceux qui dissipaient au plus vite le fruit de leurs rapines et chez ceux qui, non encore dépouillés, se hâtaient de profiter d’un joursans lendemain Daps aucun temps pareil spectacle ne s’est offert aux méditations d’un sage. Combien la doctrine d’Épicurc devait paraître belle et salutaire en enseignant que l’ambition et la cupidité sont la cause de tous les malheurs; combien vraie, en proclamant que les dieux ne s’occupent pas du monde!

Quoique Lucrèce, dans un poème majestueux, tout entier consacré aux plus grands problèmes de la nature, ne trouve guère l’occasion dépeindre ses sentiments personnels, on peut les surprendre çà et là, et se faire, d’après lui-même, une image plus ou moins exacte de son caractère. Ce qui frappe d’abord en lui, c’est le dégoût du monde et des affaires et l’horreur des passions qui désolaient alors la répu-

1. Sallustc, Catil., ch. il, 43 et 51« — V. Paterculus, 1. II, 22 cl 28. — Florus, III, 21. » Lucain, I, 160; II, 148.

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bliqne et dont il a été ou la victime on le témoin, i On ne peut douter que son cœur n’ait été profoudé- , I ment remué par des spectacles sanglants, quand on entend, dès le début du poème, ses voeux pour la pacification de sa patrie, cette prière, la seule qui lui ait échappé et que le patriotisme ait pu arracher à son incrédulité, où il supplie la déesse de la Concorde et de l’Amour de désarmer le dieu de la Guerre et d’étendre sur les Romains sa protection maternelle. .Aussi ce chevalier, auquel le rang de sa famille permettait de réver les grandeurs, que son génie et sa naturelle éloquence auraient, à ce qu’il semble, facilement porté aux plus hautes charges, s’est rejeté dans la vie privée et dans l’innocence d’une condition obscure. Toute la partie morale de son poème respire cette horreur et cette pitié pour les luttes intéressées, pour les débats furieux du Forum et surtout pour les crimes et les malheurs de l’ambition. On est quelquefois tenté de croire que Lucrèce a été engagé dans ce terrible conflit des rivalités romaines, que son âme a été violemment froissée ou meurtrie dans la mélée, et que ce langage irrité et méprisant exprime l’amertume des espérances déçues. 1^ poète semble se tracer à lui-même des tableaux de l’ambition triomphante, mais misérable dans sa grandeur, ou de l’ambition humiliée, pour repaître ses yeux de misères auxquelles il a eu le bonheur d’échapper. Quoi qu’il en soit, quand on considère la précision de ces tableaux romains, cette éloquence qui éclate parfois au milieu d’une démons-

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tration sciéutiûque, avec un emportement imprévu, quand on sent cette émotion de témoin contristé frémir encore sous la placidité superbe du philosophe contemplateur, on se persuade que Lucrèce n’a pas été un spectateur indifférent des guerres civiles, et que son âme a connu toutes les tristesses du désespoir politique.

On peut soupçonner encore, en parcourant la grande peinture qu’il nous a laissée des angoisses de l’amour, que cette âme intempérante a été la victime plus ou moins tragique de ses propres passions. Sans attacher beaucoup d’importance â la tradition qui représente le poète livré à des transports de folie, causés par un philtre d’amour, cette espèce de légende montre que les anciens avaient été si fortement frappés de l’énergie insolite decestableaux, qu’ils ont cru devoir les attribuer au délire d’un insensé. Il faut reconnaître que les invectives de Lucrèce contre l’amour paraissent être les imprécations d’un homme qui en a connu toutes les peines, les hontes et les repentirs. Tandis que le sage et tranquille Épicure recommandait d’un ton paisible de fuir une passion dangereuse pour le repos de la vie, Lucrèce s’acharne à la détruire avec une sorte de ressentiment. 11 n’est pas de personnage de tragédie persécuté par Vénus qui laisse échapper de pareils cris de douleur et de dégoût. Le feu de cette éloquence n’a pu jaillir que d’un cœur brûlant encore ou mal éteint. Pour rencontrer, dans l’antiquité, un pareil accent de poignante désillusion* il

faut arriver jusqu’à ces premiers chrétiens qui méditaient dans le désert sur leurs égarements passés, sur l’inanité et les misères des passions humaines, en mêlant, il est vrai, aux souvenirs de leur imagination, demeurée païenne, et à ces regrets si cruellement ressentis par le poète, les scrupules plus purs d’une àme régénérée par la pénitence.

lin autre sentiment, qui remplit tout le poème, est la haine des superstitions antiques. Je croirais volontiers que, dans son enfance et sa jeunesse, Lucrèce, malgré l’incrédulité croissante du temps, a été livré par sa puissante imagination aux croyances sinistres du paganisme. Malebranche, qui connaît si bien les effets funestes de l’imagination, nous fournit des paroles pour décrire l’âme du poète, quand il dit : « Il n’y a rien de plus terrible ni qui effraye davantage l’esprit ou qui produise dans le cerveau des vestiges plus profonds, que l’idée d’une puissance invisible qui ne cherche qu’à nous nuire, et à laquelle on ne peut résister*. » Le philosophe français ne pensait peindre que les rêveries de ces hommes simples qui croient au pouvoir de la sorcellerie, et il noos découvre l’àme de Lucrèce. Oui, le poète latin parait avoir longtemps vécu dans l’épouvante, au milieu des lugubres images de la religion païenne, comme certains supei^stitieux du moyen âge étaient sans cesse inquiétés par les visions des démonographes. On peut supposer, avec

I . PelaT tcherche d* la vérité, III* partie, cliapilru dernier.

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