‹ Le poëme de LucrèceChapitre 19 sur 93 · Silxn. H · texte numérisé non relu

Silxn. H

ENTHOUSIASME POUR ÉPICDRE. 57

tous les ressorts. Ainsi, toute la science épicurienne, même dans ses principes les plus lointains, prépare, accumule des arguments contre la religion païenne, qui repose sur cette croyance que rien n’est réglé d'avance dans la nature, que tout marche selon le caprice de dieux terribles. Toute explication raisonnable et scientifique d’un phénomène naturel sera donc une conquête précieuse et comme une prise sur la superstition. En assistant au concours des atomes, au vaste et sourd travail de l’univers se formant de lui-même, le poète s’assure que l’intervention des dieux est inutile. Dès lors, plus de vengeances célestes, plus de craintes religieuses, plus de troubles d’esprit. La paix est rendue à la superstition tremblante. Voilà ce qui enflamme et soutient Lucrèce dans son étonnant labeur, voilà le secret de son enthousiasme, de son obstination, de son prosélytisme véhément, secret qu’il ne tarde pas à laisser échapper, nous l’allons voir, dés le début de son poème.

Nous sommes à Taise pour parler de Tincrédulitc agressive de Lucrèce, et nous ne nous croyons pas tenu de flétrir d’avance le poète par cela qu’il est un impie. Que nous importe Timpiété envers les croyances païennes? Ce n’est pas à nous à prendre leur défense. Je sais bien que le système de Lucrèce, dans ses principes généraux, enveloppe tous les cultes dans une égale réprobation; mais n’est-il pas évident que dans ses intentions le paganisme seul est Tobjet de ses attaques et que tout le système n’est qu’une machine de guerre mise en mouvement par la haine des superstitions antiques? Il ne s’en prend qu’à la mythologie ; dès le début il le déclare lui-mème, et plus d’une fois. Son poème est destiné à rassurer les hommes contre les effrayantes fictions que les poètes ont répandues dans le monde :

Vatum terriloquis dictis L

Relligionibus alque minis obsistere valum. (I, 110.)

Dans cet assaut l'intérét est du côté de Lucrèce, non pas qu’il oppose à des erreurs religieuses des vérités philosophiques plus incontestables : il combat souvent l’erreur par l’erreur ; mais dans ce conflit la cause du poète vaut l'autre. Son explication matél'ialiste de l’origine des choses n’est pas plus chimérique que la plupart des anciennes cosmogonies, sa morale n’est pas plus corruptrice que celle de la mythologie. Dans cette lutte de l’erreur contre l’erreur nous n’avons donc pas à prendre parti pour l’une ou pour l’autre, mais nous pouvons, sans scrupule, nous intéresser à la belle furie de l’assaillant.

Selon nous, l’entreprise d’Épicure n’est pas, comme on se le figure et comme on le répète souvent, une attaque contre ce que nous appelons les doctrines spiritualistes. Il ne les a pas attaquées, par la bonne raison qu’il les ignorait ou ne s’en inquiétait pas. Il connaît peu les grands systèmes qui ont précédé le sien et se pique môme de ne pas les connaître. Sa nonchalance recule devant toutes les spéculations métaphysiques, et pour se melhe l’esprit en repos, il affecte de dédaigner tout ce qui lui coûterait de la peine à étudier. Qu’il se soit rencontré un Anaxagore reconnaissant dans le monde une cause première et divine, c’est ce dontÉpicure ne se soucie point; que Platon adore dans l’univers la main d’un suprême ouvrier, Épicure n’en sait rien et ne songe pas à le contredire; que Socrate ait entrevu et proclamé l’immortalité de l’ûme et une

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CHAriTRE IV.

autre vie où s’exercera la justice divine, Épicure n’y pense pas, ou du moins il ne s'en met pas en peine. Il demeure bien au-dessous de ces doctrines; il n’a pas de si grandes visées philosophiques : ni son ignorance volontaire, ni son dédain n’auraient pu monter si haut. II n’est, à vrai dire, qu’un païen désabusé qui fait la guerre à la religion païenne et qui au matérialisme des religions oppose son matérialisme scientifique. Sans doute quelques-uns de ses principes peuvent, par hasard, servir encore aujourd’hui d’objections à nos croyances, mais le vieux philosophe ne leur donnait point cette portée. Y a-t-il un dieu unique, créateur et soutien du monde, y a-t-il une Providence, voilà une question qu’Épicure ne s’est pas même posée, et nous sommes, nous autres, chrétiens ou déistes, tout à fait désintéressés dans ce débat. Tout l’effort de l’épicurisme est dirigé contre ces dieux malfaisants, sans justice comme sans bonté, dont l’intervention perpétuelle, inique et fantasque empoisonnait la vie humaine et dégradait les âmes. Â la place de ces dieux armés de leurs terribles caprices, Épicure en imagina d’autres qui ne sont pas redoutables, qui vivent étrangei's au monde, laissent le gouvernement de la nature à la nature elle-même, se renferment dans leur béatitude inoffensive, et qui, s’ils n’ont pas le mérite de travailler au bonheur des hommes, ont du moins celui de ne pas les tourmenter. Il ne supprime pas la Divinité, il la désarme; il la désarme de ces odieuses fàntaisies que lui prêtait la superstition

antique. L’ épicurisme n’est qu’une révolte de libres esprits, plus libres que savants, contre la tyrannie céleste, et si l’intervention de ces dieux nouveaux imaginés par Épicure n’estqu’un expédient pitoyable, qui oserait dire que du moins la révolte conti'e les anciens dieux n’est pas juste?

Mais comment se fait-il que le poème de Lucrèce,^ de cet ardent incrédule, s’ouvre par un hymne adressé à une divinité? L’invocation à Vénus n’estclle donc qu’un de ces ornements convenus qui, dans l’antiquité , décorent le fronton des grands monuments poétiques? S’agit- il ici d’une de ces prières banales imposées par un usage littéraire, et que le poète prononce au plus vite, comme pour s’acquitter d’une obligation gênante? Non, Virgile dans son épopée nationale, Horace dans ses transports lyriques, n’ont jamais été entraînés par une inspiration si puissante et si naturelle. C’est avec toute la fougue et la grâce du génie amoureux de son entreprise que Lucrèce entonne cet hymne, le plus beau qui soit sorti de la bouche d’un païen.

On s’est étonné plus d’une fois qu’un philosophe qui n’écrit que pour renverser les croyances établies ait placé au commencement de son hardi poème une prière qu’on ne peut concilier avec son impiété. Les uns y ont vu une contradiction, d’autres une concession habile faite aux superstitions populaires, d’autres enfin une défaillance de l’incrédulité. Ce serait, selon nous, méconnaître la grandeur simple

de celte poésie que d'y voir une inconséquence, une ruse ou une faiblesse.

Lucrèce pouvait, sans être infidèle à sa doctrine, invoquer poétiquement Vénus, puisqu’elle représente à ses yeux la grande loi de la génération, la puissance féconde de la nature, qui propage et conserve la vie dans le monde. Cette Vénus universelle, Lucrèce pouvait la chanter sans se démentir, puis- . que dans tout le poème elle sera l’objet de son culte philosophique. Le poète physicien ne faisait que proclamer, en commençant, un des principes les plus importants de son système, et pour peu qu’on veuille soulever le voile de l’allégorie et chercher le sens caché de cette personnification divine, on verra que ces belles images empruntées au culte national recouvrent une profession de foi et un dogme fondamental de la philosophie épicurienne. Lucrèce croit véritablement à cette puissance souveraine, la seule, selon lui, qui gouverne l’univers;

Qaæ quoniam rerum naturam sola gubernas... (1, 21.)

Aussi, avec quelle admiration et quel saint transport il l’invoque et la célèbre ! A son approche l’univers est en fête, le peuple infini des êtres tressaille, l’insensible matière elle-même se pare en son honneur, et le poète enthousiaste, comme s’il voulait, lui aussi, remplir dignement un rôle dans la célébration de cette fête universelle et mêler aux fleurs, aux parfums et aux muets hommages de la nature inintelligente les plus belles oITiandes de l’humaine

raison, verse aux pieds de cette puissance divinisée tous les trésors de son génie. Mais quelle traduction donnera l’idée de cette simple magnificence? C’est le moment de nous rappeler les mots de Lucrèce lui-même disant à son maître :

« Si je m’attache à tes traces, ce n’est pas pour lutter avec toi, mais par amour et par le désir de l’imiter. Eh quoi! Thirondelle pourrait -elle se mesurer avec le cygne, roi des airs? »

Non ita certandi cupidus quam propter amorem.

Quod te imitari aveo : quid enim contendat hirundo Cycnis? (111,5)

Puisque Ia prose serait encore plus impuissante et plus empruntée dans ces hautes régions de l’enthousiasme philosophique, il faut bien prendre son parti de tous les hasards d’un langage plus aventureux, au risque de tomber de plus haut.

Douce et sainte Vénus, mère de nos Romains,

Suprême volupté des dieux et des humains,

Qui, sous la voûte immense où tournent les étoiles. Peuples les champs féconds, Tonde où courent les voiles, Par toi tout vit, respire éclos sous ton amour Et monte, heureux de naître, aux rivages du jour.

Aussi devant tes pas le vent fuit, les nuages A ta divine approche emportent les orages,

Pour toi la terre épand ses parfums et ses flours,

Pour toi la mer sourit retenant ses fureurs,

Le ciel s’épanouit et se fond en lumière.

Car sitôt qu’il revêt sa splendeur printanière El qiio p.ir les hivers le zéphyr arrêté

Reprend enfin sa course et sa fécondité,

Les oiseaux, les premiers, frappés par ta puissance,

O charmante déesse, annoncent ta présence,

J/3 lourd troupeau bondit dans les prés renaissants Et, plein de toi, se jette à travers les torrents ;

Sensibles à tes feux, séduites par tes grâces,

Ainsi des animaux les innombrables races.

Dans le transport errant des amoureux ébats.

Où tu veux les mener s*élancent sur tes pas.

Enfin au fond des mers, sur les rudes montagnes,

Dans les fleuves fougueux, dans les jeunes campagnes. Dans les nids des oiseaux et leurs asiles verts.

Soumis à ton pouvoir, tous les êtres divers,

Le cœur blessé d’amour, frissonnant de caresses, Brûlent de propager leur race et leurs espèces.

Puis donc que la nature est toute sous la loi,

Qu’aux douceurs du soleil rien n’arrive sans toi,

Que sans toi rien n’est beau, rien n’est aimable, inspire. Unie à mes travaux, les vers que je vais dire.

J’explique la nature à mon cher Memmius,

Et comme tu l’ornas de toutes tes vertus,

Répands en sa faveur, sur une œuvre si belle.

Déesse de la grâce, une grâce immortelle*. (I, t-28.)

i. Æneadum genetrix, hominum divomque voluptas, Alma Venus, cœli subter labentia signa Quœ mare navigerum, quæ terras frugiferentes Concelebras; per te quoniam genus omne animantum Concipitur, visitque exortum lumina solis :

Te, Dea, te fugiunt venti, te nubila cœli, Adventumque tuum; tibi suaves dædala tellus Summittit flores; tibi rident æquora ponti, Placatumque nitet diffuso luUfne cœlum.

Nam simul ac species patefacta est verna diei,

Et reserata viget genitabilis aura Favonl,

Aeriœ primum volucres te. Diva, tuumque

La suite de cette invocation était bien faite pour toucher le cœur des Romains, quand Lucrèce, confondant de plus en plus la Vénus universelle avec la mère vénérée de la race romaine, et parlant cette fois en citoyen attristé par le spectacle sanglant des guerres civiles qui déchiraient alors la république, ^ supplie la déesse de Tamour , de la concorde, de l’harmonie, d’exercer sa puissance sur le dieu des batailles, de l’entourer de ses divines caresses et de demander la paix pour Rome et pour le monde. Les vœux les plus patriotiques viennent donner un intérêt présent à la prière du philosophe.

Fais aussi que la guerre et ses affreux travaux S’arrêtent endormis sur la terre et les flots ;

Seule tu peux fléchir par ton charme paisible Mars le dieu des combats, puisque ce cœur terrible,

Significant initum, perculsœ corda tua vi.

Inde ferœ pecudes persultant pabula læta.

Et rapidos tranant amnes ; ita capta lepore Illecebrisque tuis, omnis natura animantum Te sequitur cupide, quo quamque inducere pergis. Denique per maria ac montes, fluviosque rapaces. Frondiferasque domos avium, camposque virentes. Omnibus incutiens blandum per pectora amorem Efficis ut cupide generatim secla propagent.

Quœ quoniam rerum naturam sola gubernas.

Nec sine te quicquam dias in luminis oras Exoritur, neque fit lætum neque amabile quicquam. Te sociam studeo scribendis versibus esse.

Quos ego de Rerum Natura pangere conor Memmiadae nostro, quem tu. Dea, tempore in omui Omnibus ornatum voluisti excellere rebus :

Quo magis sternum da dictis» Diva» lerorcm.

Vainca par toi, revient sur ton sein chaque jour Reposer sa blessure éternelle d'amour.

Ah I lorsque renversé sur ta sainté poitrine.

Les yeux levés vers toi, de ta beauté divine Il repaît lentement son regard éperdu,

Qu’à tes lèvres enfin l’amour l’a suspendu,

Penche sur lui ton front, et tes mains adorées Enveloppant le dieu de caresses sacrées,

Fais couler dans son cœur de ces mots souverains Qui demandent la paix pour tes fils les Romains ;

Car je ne puis, à l’heure où souffre ma patrie.

Célébrer les douceurs de la philosophie,

Et le grand Memmius, défenseur de l’État,

Ne peut, pour m’écouter, déserter le combat^. (I, 29.)

Ce tableau plein de grâce voluptueuse est en même temps d’une gravité chaste qui remplit l’âme comme d’un saint respect pour ces amours divines. Et pourtant on ne peut y voir de la part de Lucrèce qu’un simple jeu d’imagination et non un retour à la crédulité. Mais la vénération du poète pour la puissance

1. Effice ut interea fera mœnera militial Per maria ac terras omnes sopita quiescant.

Nam tu sola potes tranquilla pace juvare Mortales, quoniam belli fera mœnera Mavors Armipotens regii, in gremium qui sæpe tuum se Rejicit, œterno devictus volnere amoris :

Atque ita, suspiciens tereti cervice reposta.

Pascit amore avidos, inhians in te. Dea, visus. Eque tuo pendet resupini spiritus ore.

Hunc tu. Diva, tuo recubantem corpore sancto Circumfusa super, suaves ex ore loquelas Funde, petens placidam Romanis, incluta, pacem; Nam neque nos agere hoc patrial tempore iniquo Possumus equo animo, nec Memmi clara propago TaEbus in rebus communi deessè saluti.

féconde de la nature qu’il se figure un moment sous les traits consacrés de la divinité romaine, son émotion à la vue des malheurs de sa patrie, ses sentiments civiques qui se mêlent ici aux plus hautes conceptions de la science, donnent à cette peinture de l’amour une grandeur pure qu’on ne trouverait pas ailleurs en un si gracieux sujet.

Ainsi, comme dans toutes les allégories antiques où la science emprunte les formes de la religion, il y a dans ce morceau souvent mal expliqué deux sens, l’un scientifique, l’autre religieux. Ne parlons pas ici de calcul, de prudence, d’hypocrisie ou de piété. Ne voyons qu’un art exquis et légitime qui, pour être compris de tout le monde, contente à la fois les imaginations imbues de superstitions païennes et les esprits philosophiques. Là où le peuple ne verra que la peinture enchantée d’une histoire fabuleuse, les plus savants saisiront un symbole et un point de doctrine. Sans vouloir comparer un art si noble à un objet de vulgaire industrie, nous croyons pouvoir dire que cette peinture à deux faces rappelle ces tableaux populaires qui, par un arrangement ingénieux de perspective, présentent des figures différentes selon la place qu’occupe le sppctateur. D’ici vous voyez la Vénus de la fable, la mère des Bomains, l’amante de Mars ; de là vous contemplez la mère de tous les êtres, la puissance créatrice qui répare sans cesse la destruction et qui tient toute la nature sous le charme de ses lois.

Cette invocation, malgré les apparences contraires.

a donc une valeur doctrinale. L'épicurien Lucrèce célèbre Vénus, comme le stoïcien Gléanthe célébrait Jupiter dans un hymne moins briliant de poésie, mais non moins sublime, où, sous le nom du maître de l’Olympe , il rendait cet hommage à la Raison souveraine et à la Providence divine :

« O le plus glorieux des immortels... Jupiter, principe de la nature, gouvernant tout avec justice, salut!... 11 ne se fait pas sur terre une œuvre en dehors de toi, ni dans le cercle immense de l’éther divin, ni sur la mer, hormis ce que font les méchants dans l’égarement de leurs âmes... O Jupiter, dispensateur suprême... délivre les hommes de leur funeste ignorance... et donne-leur d’atteindre à la pensée sur laquelle tu t’appuies, pourtout régir avec justice ; afin qu’ainsi nous-mêmes honorés, nous te rendions honneur en retour, célébrant tes œuvres, dans nos hymnes sans interruption, comme il convient à l’être mortel ; puisqu’il n’y a pas pour les humains, ni même pour les dieux , autre emploi plus grand que de célébrer, en esprit de justice, la loi générale du monde *. » Voilà dans leur contraste les deux professions de foi les plus graves et les plus belles de la philosophie antique. Car Lucrèce, lui aussi, n’imagine rien de plus grand que de célébrer la loi générale du monde. Seulement les deux poètes philosophes ne la comprennent pas de même. L’un adresse son hymne à l’aveugle et sourde matière.

1. Traduction de M. Villemain, Essai sur le génie de Pindaro.

l’autre à l’intelligence suprême. Si la prière du stoïcien, qu’anime ici un souffle de Platon, est d’un sentiment plus pur et d’une raison plus haute, le chant de l’épicurien est plus magnifique. Chose digne de remarque I c’est le matérialisme, auquel on reproche justement de des.sécher l’imagination, qui rencontre les couleurs les plus éclatantes, tant le génie de Lucrèce est au-dessus de sa doctrine. Ces deux invocations seront éternellement les hymnes de la philosophie et, comme on le voit de plus en plus de notre temps, où les systèmes intermédiaires tendent à disparaître, la raison humaine n’a que le choix entre la prière de Cléanthe et l’hymne de Lucrèce.

Si le sens de i’invocalion à Vénus peut au premier abord paraître douteux et si même un certain accent religieux fait un moment illusion, on ne tarde pas à rencontrer une profession de foi explicite où l’impiété du poète se déclare avec la sincérité la plus audacieuse. Il est si pressé de courir où i’entraîne sa véritabie passion et d'attaquer la religion, qui est à ses yeux la plus grande ennemie du genre humain, qu’il ne prend que le temps d’annoncer à Memmius le sujet de son poème en ces vers sèchement précis :

Pnisses-tn, noble ami, délivré de ces peines,

Prêter ton libre esprit à nos leçons certaines.

Et ne pas rejeter, sans les approfondir,

Ces fidèles leçons que j’ose ici t’offrir ;

Car du ciel et des dieux je découvre l’essence.

Je dis tes âéments par lesquels tout commencé,

Et par quoi la nature accroît, forme et nourrit Et puis en quoi résout l’être quand il périt ;

Corps subtils, de la vie impalpable poussière,

Qu’on appelle ^tmence, atomes ou matière.

Ou plutôt corps premiers, et qui sont bien nommés. Puisque de ces corps seuls les êtres sont formés^. (I, 50.)

Aussitôt les sentiments irréligieux du poète éclatent dans un magnifique éloge d'Épicure, qui le premier a osé braver le monstre de la superstition. Le disciple célèbre son maître avec une admiration et une reconnaissance dont il convient d'expliquer d’abord le généreux emportement.

Pour comprendre ce qu’il y avait de légitime dans l’entreprise d’Épicure renouvelée par Lucrèce, il faut se rappeler combien la superstition antique était accablante et ce qu’elle inspirait de viles terreurs. A la distance où nous nous trouvons placés, nous modernes, dans cet éloignement favorable à la poésie, nous ne jugeons plus assez sévèrement la mythologie, accoutumés que nous sommes à la con-

i. Quod snperest, vacuas aures mihi, animumque sagacem Semotum a curis, adbibe veram ad rationem.

Ne mea dona, tibi stadio disposta fideli.

Intellecta prius quam sint, contempta relinquas.

Nam tibi de summa coeli ratione Deûmque Disserere incipiam, et rerum primordia pandam.

Unde omnes natura creet res, auctet alatque.

Quoque eadem rursum natura perempta resolvat;

Quæ nos materiem et genitalia corpora rebus Reddunda in ratione vocare, et semina rerum Appellare suêmus, et hœc eadem usurpare Corpora primOf quod ei illis sunt omnia primis.

sidërer de loin comme un charmant décor d’opéra composé tout exprès pour le plaisir des yeux et de l’esprit Mais que notre imagination se replace dans l’antiquité, qu’on yeuille se représenter un moment ‘ la peur confuse et éperdue de la dévotion païenne entourée et comme harcelée par des dieux innombrables, envieux, vindicatifs et cruels, par des dieux, non-seulement sans justice, sans miséricorde, mais sans loyauté, prenant plaisir à tourmenter l’homme, à l’abuser, à déconcerter sa prudence et sa piété par des fantaisies bizarres et même par de formidables espiègleries. L’homme ne peut faire un pas sans risquer de mettre le pied sur un piège divin. Pour lui toutes choses sont à craindre, la terre, la mer, l’air, le ciel, les ténèbres, la lumière, le bruit, le silence. Il ne peut ni parler, ni penser, ni même éternuer, sans s’exposer à une céleste vengeance. S’il cherche du moins un refuge dans l’innocence du sommeil, des dieux acharnés ou cruellement badins se hâtent de lui envoyer des songes pénibles et, qui pis est, des songes trompeurs. 11 se lève pour les iléchh'; mais la prière elle-même peut avoir ses manquements fortuits et renferme des embûches. Il court au temple pour offrir un sacrifice, mais il pâlit sous sa couronne de fleurs, il met l’encens sur le feu, mais d’une main branlante, et, selon le mot du religieux Plutarque, il entre dans le sanctuaire comme si c’était une caverne d’ours ou le trou d’un dragon. Aussi vit-on plus d’une fois un dévot , ne sachant comment vivre en paix avec ces dieux impi-

et changeants, exaspéré dans sa religion, «e supportant plus les angoisses de sa piété, prendre «H parti absurde et extrême, nier résolûment l’exisleuce de la Divinité pour n’avoir plus à redouter que le poids d’une seule colère et se ruer les yeux fermés , avec le courage de la peur, dans l’athéisme. Cette peur honteuse qui insultait les dieux et dégradait les hommes, Épicure est venu la rassurer, en dissipant ces obscurités mystérieuses peuplées de dieux sans nombre. Car, pour emprunter le langage de Lucrèce,

De même que rentant se sent pris de frissons Marchant dans un lieu sombre, ainsi nous frémissons En plein jour, nous formant mille spectres funèbres Comme ceux que croit voir l’enfaut dans les ténèbres.

Ce n’est pas le soleil avec tous ses rayons Qui chassera la nuit terrible où nous vivons,

Mais le clair examen de la nature même

Dont je vais à tes yeux dérouler le système *. (II, 55.)

Ce système, qui ne manque pas de grandeur, consiste à montrer que la nature n'est pas soumise une tyrannie puérile, à un gouvernement de bon plaisir, qu’il y a dans l’univers des lois stables et qui se soutiennent par elles-mêmes. Épicure est le

t. tuorèoe répète ces vers trob fois, liv. II, 55; III, 87; VI, 35 pueri trepidant, atque omnia cœcis )u tenebris metuunt, sic nos in luce timemus interdum, nihilo quæ sunt metuenda magis, quam Quie pueri in tenebris pavitant, finguntque futura.

Uuuo igitur terrorem animi tenebrasque necesse est Kott t^adii soiis, neque lucida tela diei Visontiantt sed naturœ species ratioque.

premier qai ait fait entrer l’idée de loi, je ne dis pas dans la philosophie spéculative , où elle régnait déjà depuis longtemps, mais dans les imaginations populaires. Selon les religions antiques, il n’y a point de loi, toqt dans la nature est arbitraire et décousu, les phénomènes dépendent d’un caprice divin, la foudre, les éclipses, les mouvements célestes, les plus simples choses, le vol d’un oiseau, le ruisseau qui coule, adeo minimis eliam rebus prava religio inserit deos^. Il n’y a pas de science physique, il n’y a qu’un art utile, celui des aruspices et des devins, puisqu’à chaque instant tout peut être dérangé par la mauvaise humeur, la bienveillance, on même la distraction de la divinité compétente. L’histoire ancienne est souvent sur ce point d’accord avec la fable. Si la grêle a ravagé les oliviers des Athéniens, c’est qu’un dieu, ce jour-là, a voulu faire plaisir aux Spartiates. Si le monde tout à coup semble péricliter, s’il y a du trouble dans la nature et les affaires humaines, c’est que le roi de l’Olympe est allé dîner pendant douze jours chez les Éthiopiens, et tout va de travers parce que la Providence est en voyage. Dans les circonstances les plus ordinaires de la vie, tout s’explique de la même façon. Si un matin le jour tarde à paraître, c’est que, selon la réflexion de l’iuipatient Sosie, le blond Phébus a de la peine à se lever pour avoir bu la veille plus que de coutume. On peut dire qu’aux yeux de la

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