‹ Le poëme de LucrèceChapitre 20 sur 93 · Tito-Live, XXVII · texte numérisé non relu

Tito-Live, XXVII

crédulité païenne, non-seulement il n’existe pas de lois physiques, mais il n’y a pas de lois politiques et morales. Quand Rome et Carthage sont aux prises, que leurs flottes vont s’entre-choquer, les peuples en suspens ne se demandent pas de quel côté est le droit et la justice, de quel côté sont les meilleurs généraux, les plus vaillants soldats; en un mot, de quel côté est la vertu, mais si les poulets sacrés consentiront à manger. C’est l’appétit d’un oiseau qui doit décider à qui appartiendra l’empire du monde. Il n’est pas besoin de dire à quelles aberrations naïves, à quelles duperies méditées devait dès lors donner lieu l’art de prévoir, de conjurer, d’esquiver la volonté si peu immuable de divinités uniquement occupées à tout brouiller dans la nature ; à quels renversements de la raison et de la conscience, à quelles frayeurs insensées. Quelles que soient les erreurs d’Épicure, il a eu le bon sens et le courage de montrer qu’il y a dans le monde un ordre naturel, un rapport explicable entre les effets et les causes, et des lois permanentes. Qu’il ait parlé au nom d’une science, d’une physique erronée, qu’importe, si aujourd’hui encore, à quelque doctrine que nous appartenions, nous nous accordons pour reconnaître que l’univers obéit à des lois. Le flambeau sauveur de sa philosophie, selon Lucrèce, a mis en déroute tous les fantômes de ces divinités brouillonnes qui troublaient à la fois la nature et l’homme. Il rendit à la nature l’ordre et la paix, aux imaginations le calme. Entreprise qui nous

parait aujourd’hui bien simple, mais qui fut pour les païens une révélation et une délivrance, et qui fit jeter à Virgile ce cri, non d’impiété, mais de soulagement :

Felix qui potuit rerum cognoscere causas...

Voilà pourquoi Lucrèce, en des vers célèbres, que nous venons ainsi d’expliquer d’avance, entonne en l’honneur d’Épicure comme un chant de triomphe, dont la traduction ne peut rendre ni la sombre fureur, ni le frémissement d’orgueil, ni l’harmonie lugubre.

Le genre humain, frappé d’une divine horreur.

Traînait honteusement le joug de sa terreur,

Et la religion aux mortels qu’elle accable Montrait du haut du ciel sa tête épouvantable.

Quand un Grec, le premier, sur des spectres affreux Leva son œil mortel sans plier devant eux.

Ni le pouvoir vanté des dieux, ni le tonnerre,

Ce grondement du ciel qu’on nomme leur colère,

Ne purent incliner le front du combattant;

Tout ce vain bruit l’irrite, et son emportement Veut être le premier à forcer la barrière Où la sombre nature enferma son mystère.

Sa science vaillante est passée au travers De ces murs enflammés qui couvrent l’univers.

Et dans l’immensité du grand Tout élancée Longtemps se promena son âme et sa pensée.

Il revint en vainqueur, enseignant aux humains Qu’il est dans l’univers des principes certains.

Comment tout naît, tout meurt, comment k chaque chose Telle force préside et telle loi s’impose :

Voilà donc sous nos pieds le vain culte des dieux,

. C’est nous que la victoire a fait monter aux cieux ^ ! (I, 56.)

Ces vers où Lucrèce peint à grands traits et avec une énergie sans pareille l’entreprise hardie d’Épicure sont-ils bien conformes à la vérité de l’histoire ? Le poète n’a-t-il pas prêté à son maître la fureur dont il était lui-même animé? Ces cris belliqueux, cette marche impétueuse, cette ardeur guerrière, cette joie du triomphe, tous ces emportements nous représentent plutôt les sentiments habituels de Lucrèce. Le maître n’avait point cette allure de Titan révolté contre le ciel. On peut croire qu’il attaquait la superstition avec moins de furie, et qu’il avait marché à la conquête de la science avec une audace plus tranquille. En Grèce, on pouvait se

1. Humana ante oculos fœde cum vita Jaceret In terris, oppressa gravi sub Relligione,

Qu» caput a cœli regionibus ostendebat,

Horribili super aspectu mortalibus instans.

Primum Graius homo mortales tollere contra Est oculos ausus, primusque obsistere contra :

Quem neque fama Deûm, nec fulmina, nec minitanti Murmure compressit coelum ; sed eo magis acrem Irritat animi virtutem, effringere ut arcta Natur» primus portarum claustra cupiret.

Ergo vivida vis animi pervicit, et extra Processit longe flammantia moenia mundi.

Atque omne immensum peragravit mente animoque t Unde refert nobis victor, quid possit oriri,

Quid nequeat; finita potestas denique cuique Quanam sit ratione, atque alte terminus h»rens. Quare Relligio pedibus subjecta vicissim Obteritur; nos exqequat victoria coelo.

moquer des histoires fabuleuses sur l’origine des dieux, des opinions philosophiques sur leur nature, pourvu qu’on ne niât pas leur existence, qu’on ne brisât pas leurs statues ou qu’on ne révélât pas leurs mystères. On sait, en effet, qu’Épicure n’avait pas une incrédulité provocante, que tout en ruinant les croyances établies et les préjugés populaires, il conservait, au milieu de ses luttes contre l’opinion, la sérénité d’un sage; que son impiété était si débonnaire qu’elle ressemblait parfois à un culte épuré; qu’en niant la providence des dieux, en les plaçant loin du monde, il ne se croyait pas dispensé de leur rendre des hommages, et qu’enûn il avait écrit sur la sainteté un livre qui paraissait à Cicéron digne de la main d’un prêtre.

Cette différence de sentiments chez le maître et le disciple, la clémencede l’un, la colère de l’autre, tient non-seulement à la différence de leur caractère et de leur génie, mais encore à celle des religions qu’ils avaient à combattre. En Grèce, la religion était sinon plus raisonnable, du moins plus commode, et son joug était plus léger. La mythologie grecque, formée par des poètes, a quelque chose de gracieux qui pouvait plaire même à l’imagination d’un incrédule. Les symboles vivants des forces de la nature ou des passions humaines représentent une grande philosophie égayée par de riantes fictions. Les dieux grecs sont faciles, accommodants, et souffrent même que les poètes et les sages leur prêtent tous les jours des attributs nouveaux. La libre pensée peut, pour

CHAPITBE IV.

ainsi dire, les corriger et les embellir. Ils ne s’occupent pas avec une exactitude ombrageuse de tous les détails de la vie humaine, ils ne demandent pas à être honorés, à heure fixe, par des prêtres qu’ils ont choisis. Tout homme, pourvu qu’il ait un esprit riche et fécond, peut faire monter vers le ciel ua agréable hommage, et je ne sais s'il ne serait pas permis de dire qu’ils sont moins heureux de recevoir les prières de la vertu que les hymnes du génie. Le culte lui-même est poétique, les cérémonies sont des fêtes. L’incrédulité pouvait en sourire, mais non s’irriter. Aussi l’impiété grecque n’a rien de farouche; elle est calme, elle est douce, et, comme on le voit par l’exemple du philosophe Épicure et même du satirique Lucien, en renversant le pouvoir des dieux, elle est encore pleine d’égards pour ces aimables tyrans.

Borne, au contraire, est soumise à d’obscures divinités, sans beauté, sans histoire, et qui, sorties de quelque coin de l’Italie et accompagnées de superstitions grossières et disparates, ont été transportées pêle-mêle dans la ville ouverte à tous les vaincus, et y ont reçu le droit de cité. Ces dieux ne parient ni au cœur ni à l’imagination, et ne peuvent inspirer que de la crainte et de la répugnance. Ils président minutieusement à tous les actes de la vie civile et domestique, surveillent l’homme et le citoyen, et, comme des magistrats subalternes, exercent une sorte de police tracassière. Dans les grandes entreprises comme dans les plus simples affaires,

il fallait recourir à une consultation religieuse qui devait faire connaître la volonté de ces divinités vétilleuses; cérémonies dont le sens était oublié, / formules vides, prières en langue perdue que les prêtres eux-mêmes ne comprenaient plus, toutes ces pratiques extérieures qui choquaient la raison, embarrassaient encore à chaque heure la vie d’un Romain. A Rome, la superstition était bien plus . pesante et ne désarmait pas l’incrédulité par sa grâce. Aussi l’impiété de Lucrèce est plus violente que celle d’Épicure, et sous son fanatisme dogmatique on croit voir un ressentiment personnel contre la religion romaine.

De plus, tandis qu’Épicure vivait dans la tranquille société de la molle Athènes, Lucrèce avait assisté aux luttes horribles de Marius et de Sylla. S’il est ▼rai, comme le répètent sans cesse les anciens, que les malheurs publics accusent l’indifférence des dieux et que les générations qui en sont les victimes se portent à tous les excès de l’impiété, on comprend que Lucrèce, plus qu’Épicure, ait mêlé à l’exposition de sa doctrine une sorte d’irritation civique ' et comme un esprit de vengeance, lui qui avait vu, pendant les guerres civiles, la religion au service de tons les partis et de tous les crimes, les présages les plus certains ne point empêcher le triomphe du plus fort, et les dieux, indifférents ou imbéciles, contempler sans colère du haut de leur Capitole le massacre des plus honnêtes gens.

Nous croyons pouvoir prêter à Lucrèce de pareils

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sentiments, parce qu’ils sont ceux de l’antiquité et qu’ils ont été souvent exprimés hautement par des poètes et des philosophes dont la doctrine n’est pas en général iiréligieuse. Rien n’est plus commun que ces révoltes contre le ciel, à proposée malheurs (publics. A la mort du bien-aimé Germanicus, le peuple lapida les temples et renversa les autels. Ce que sans doute Lucrèce pensait, Sénèque le dira plus tard avec une sententieuse énergie, en faisant allusion précisément au temps où vécut notre poète et aux sanglantes iniquités dont il avait été le témoin : « Le bonheur de Sylla est le crime des dieux; deorum crimen erat Sylla tam felix » De même Lucain, en pariant de la liberté romaine tombée dans les champs de Pharsale, déclare qu’il n’est point de puissance divine, que les choses humaines sont emportées par un aveugle hasard, que c’est mensonge de pré' tendre que Jupiter gouverne le monde.

Mentimur regnare Jovem *.

Quelquefois ce sentiment se révèle avec une naïveté qui faitsourire. Glaudien, par exemple, pour avoir vu l’élévation d’un ministre ambitieux et cruel, de Ruûn, est tenté de se faire épicurien ou athée ; mais voilà que tout à coup le puissant favori de Théodose tombe en disgrâce, et aussitôt l’excellent Glaudien

U ConsoL ad Marciam^ 12.

S. Phars., Vil, 447. Lucain üa peu plus loin adopte la formule épicurienne :

. . . mortalia nulli Sont curata Deo.

revient .à la religion en s’écriant : « Les dieux sont absous. » Ce ne sont pas seulement les Romains qui, dans l’accablement du malheur, mettent en doute la Providence divine; le peuple de David luiméme, en voyant la prospérité des méchants, se laissait aller à dire : « Gomment est-il possible que Dieu connaisse ce qui se passe ^? »

Aussi, durant les guerres civiles, la religion fut négligée. Le peuple romain ne se soucia plus de ses dieux qui paraissaient si peu se soucier de lui. On répondit à leur indifférence par l’incrédulité. Les cérémonies les plus saintes furent souvent oubliées ; on laissa tomber en ruine les temples noircis par la fumée des incendies. « L’araignée, dit Properce, couvrit de ses réseaux les autels, et l’herbe envahit les dieux abandonnés *, » jusqu’au moment où Auguste, plus par politique que par piété, releva les édifices sacrés, essaya de ranimer le culte et ramena aux antiques croyances les âmes que la paix publique et la prospérité nouvelle de l’empire avaient, pour ainsi dire, réconciliées avec le ciel.

Dans cette espèce de profession de foi qui forme le début du poème, ce n’est pas assez pour Lucrèce d’avoir montré en quelques traits énergiques que la superstition est contraire à la science et qu’elle remplit l’âme de folles terreurs, il tient encore à prouver qu’elle est barbare et qu’elle offense l’hu-

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