LA CRAINTE DE LA MORT ET DE LA VIE FUTORE
Dans le Potme de la Nature, qui a pour but d’assurer la tranquillité de Tâme, il importait surtout à Lucrèce de combattre la crainte de la mort S qui répand sur la vie humaine un voile lugubre et ne laisse jouir d’aucune volupté pure,
Omnia sufifundens mortis nigrore, neque ullam
Esse voluptatem liquidam puramque relinquit. (IH, 39.)
Le troisième livre, uniquement consacré à ce grave sujet, passe pour le chef-d’œuvre de Lucrèce et non sans raison, car si dans les autres parties du poème on rencontre d’aussi beaux tableaux et non moins d’éloquence, on trouve ici une suite de démonstrations qui s’enchaînent et composent une visible unité. C’est le xviii® siècle surtout qui
i. a .... nie timorum Maximus.... leti metus. » (Lucain,
a fait la réputation de ce livre, alors que Lucrèce était encore peu connu/ Les philosophes du temps, en vantant les vers du poète contre l’immortalité de l’âme, avaient l’avantage de propager leurs propres / doctrines sans périmes témérités antiques ne tombaient pas sous les coups des parlements. ^ C’était une tactique natui-elle dans la polémique religieuse J de mettre les hardiesses sous le couvert d'un ancien que son titre de classique rendait inviolablç/On faisait passer des armes de guerre sous un pavillon neutre et respecté. Voltaire prodigue à Lucrèce des éloges qui sont en même temps des malices : « Il disserte, dit-ii, comme Cicéron, il s’exprime comme Virgile, et il faut avouer que, quand notre illustre Polignac réfute ce troisième chant, il ne le réfute qu’en cardinal. » L’admiration de Voltaire, sans être désintéressée, parait sincère, car dans une lettre à y M"*® Du DelFand, où il n’a pas à faire de stratégie, il écrit ces mots si souvent répétés : u Je traduirai ce troisième chant ou je ne pourrai. » Et pourtant Voltaire n’appartenait pas à l’école ma'térialiste du ' xvm® siècle; mais il lui tendait la main, et guerroyait quelquefois sous les mêmes drapeaux. A plus forte raison, devait-on célébrer le livre de Lucrèce dans le groupe des philosophes dont les principes se rapprochaient davantage des leçons d’Épi- , cure. Le grand Frédéric, offrant ses condoléances à d’Alembeit après la mort de de Lespinasse, lui écrivait : « Quand je suis affligé, je lis le troisième
J livre de Lucrèce; c’est un palliatif pour les maladies
de râtuc. » Hais, lorsque, durant la guerre de Sept Ans, il avait eu lui-méme besoin de réconfort, et que, pressé par trois armées russe, autrichienne et française, il songeait dans son désespoir à se délivrer de la vie, il répondit à d’Argens, qui lui conseillait à son tour de lire dans ses peines le poème consolateur ; « J’ai lu et relu le troisième chant de Lucrèce, mais je n’y ai trouvé que la nécessité du mai et l’inutilité du remède... Voilà l’époque du stoïcisme ; les pauvres disciples d’Épicure ne trouveraient pas à cette heure à débiter une phrase de leur philosophie. » Le royal épicurien, on le voit, pensait que la doctrine ne pouvait guère servir qu’à consoler les maux d’autrui. Rien ne manque à la gloire de ce livre, pas même ce singulier honneur d’avoir été regardé, en un temps si voisin du nôtre, comme le manuel des affligés.
C'était du reste bien entrer dans l’esprit de Lucrèce que d’attribuer à son livre une influence bienfaisante. Car lui-méme annonce hautement qu’il ^ a faire beaucoup pour le bonheur des hommes en dissipant les effrayantes chimères des religions antiques sur la vie future : « Il faut, dit-il, il faut chas- ' ser des cœurs cette peur de l’Achéron qui trouble jusqu’au fond la vie humaine. »
Et metus ille foras præceps Acheruntis agendus
Funditus, humanam qui vitam turbat ab imo. (III, 39.)
11 convient pourtant de remarquer combien Lu-
ne
crëce diffère de ces philosophes modernes. Ceux-ci attaquent avec violence ou légèreté des croyances spiritualistes, qui peuvent n’être pas à leur gré assez sdentiflquement fondées, mais qui du moins devraient paraître même à leurs yeux innocentes. L’immortalité de l’&me, l’idée d’un principe supérieur au corps et qui lui survit, une juste rémunération après la mort, l’accomplissementde la destinée humaine au delà de cette vie, toutes ces espérances raisonnables et conformes à l’idée de la justice n’ont rien qni puisse provoquer le blâme, la colère ou le mépris. Que ces doux et purs sentiments soient considérés par des esprits prévenus comme désillusions, elles sont du moins dignes de respect. Vouloir les dissiper, c’est priver l’homme d’une richesse, la richesse de l’espérance, c’est troubler de fond en comble la morale telle que la plupart des hommes la conçoivent, c’est renverser les consciences. On comprend que contre de pareilles attaques certaines âmes se révoltent et défendent avec une impatience jalouse cet espoir précieux dont on veut les déposséder. Il n’en était pas de même dans l’antiquité, où la spiritualité de l'âme n’était pas reconnue, où la croyance à la vie future n’était qu’un instinct aveugle et une vision grossière, qui ne reposait pas sur l’idée de la justice, et qui effrayait les hommes, sans donner un solide 'soutien à la morale. Un philosophe qui venait rassurer les âmes épouvantées par d’inutiles peintures, qui prouvait que notre destinée s’accomplit sur la terre, que le mal-
LA CBAINTË DK LA MORT. 117
heur a une fin, pouvait se croire un bienfaiteur de l’humanité.
Si on se place au point de vue antique, l’entreprise de Lucrèce est bien simple et n’a même rien de hardi. Dire que l’ftme est corporelle, c’était s’appuyer sur un principe accepté par le peuple aussi bien que par la plupart des sectes philosophiques. Conclure de là que l’àme doit périr avec le corps, se dissoudre avec lui, c’était simplement encore, selon les idées anciennes, faire preuve de logique. On oublie trop souvent qu’en dehors des écoles peu fréquentées et peu comprises de Pythagore et de Platon, toutes les doctrines, aussi bien que les religions de l’antiquité, ne reconnaissaient que la matière. Sans doute la substance de' l’àme n’était pas la même pour tous les philosophes, mais pour tous elle était matérielle. C’était on de l’eau, ou du feu, ou de l’air, selon les écoles. /Pourquoi ne dirionsnous pas que cette grossière conception a si généralement régné dans l’ancienne philosophie, Qu’elle s’est imposée même aux Pères de l’Église, à saint Basile, à saint Athanase, à saint Jérôme, quelquefois à saint Augustin? Tertullien va jusqu’à dire que l’àme n’est rien si elle n’est corps, animam nihil esse, si corpus non sit. Pour reconnaître l’immortalité de l’âme, les Pères ont été obligés de suppléer à la logique par' un miracle. Selon eux, l’âme est impérissable, non par nature, mais par l’efifet de la grâce divine. Peut-être aussi, conformément à certaines croyances philosophiques, pen-
saienl-ils que l’àine est incorruptible comme la substance des corps célestes, auxquels on accordait rincorraptibiiité./Lucrëce n’est donc pas un novateur téméraire, puisqu’il se borne à tirer d’un principe généralement reçu les conséquences les plus J naturelles, que personne n’était tenté de trouver immorales ou redoutables./
Les anciens, en effet, tiennent peu à l’immortalité de l’âme et n’ont sur ce point que des espérances confuses et fugitives. Sans douteles plus sages parmi les moralistes romains, dans leurs plus sublimes conceptions, se plaisent à imaginer quelquefois une vie future selon leur désir, un séjour de bienheureux où seront recueillies les âmes d’élite, une sorte de paradis patricien qui n’est point fait pour les vulgaires mortels et qui doit être la récompense du génie plus encore que de la vertu; mais ce ne sont là que des rêves charmants, de nobles fantaisies, comme d’ailleurs ils ont la bonne foi d’en convenir eux-mêmes : « Somnia sunt optantis, non docentis'. » Quand ils raisonnent et qu’ils discutent, Cicéron, Sénèque, Marc-Aurèle, aussi bien que Socrate, ne font point difficulté déposer le dilemme suivant : « La mort nous anéantit ou nous ouvre une vie nouvelle, » et les deux alternatives leur paraissent également consolantes. Lucrèce, en optant pour l’anéantissement, ne faisait donc que passer
1. Cicéron, Académ,, II, 38. — « Rem gratissimam promitten* tlum magis quam probantium. » Sénèque, Lettres, 102.
par une des deux issues que la plus pure philosophie offrait alors aux méditations des sages*.
Quant à la vie future, telle que la peignaient les poêles d’accord avec la religion, telle aussi que se la figurait l’imagination populaire, elle était entièrement décréditée *. Depuis des siècles, la philosophie s’en moquait et la politique elle-même n’estimait plus que cette croyance fût un appui pour la morale publique. Non-seulement de mauvais citoyens, comme César, pouvaient affirmer en plein
1. « Ou la mort est une extinction absolue de Tôtre, ou elle est un passage de Tàme d’un lieu dans un autre. i> Platon, Apologie, « Mors aut plane negligenda, si omnino extinguit animum ; aut etiam optanda, si aliquo eum deducit, ubi sit futurus aeternus. » Cicéron, TuscuL, 1. u Mors aut finis aut transitus. » Sénèque, UttreSf 65. « Aut in meliorem emittitur vitam. . . . aut certe sine ullo futurus incommodo. » Lettres, 71. « Si c*est dans une autre vie, rien n’est vide de dieux.... si c’est pour ne rien sentir, ce sera la fin des douleurs. » Marc-Aurèle, III, 3. Cette manière de raisonner se retrouve bien souvent dans les Pensées de l’empereur philosophe.
2. Il ne faut pas craindre d’accumuler ici les témoignages pour mettre sur ce point dans tout son Jour l’état de l’opinion à la fin de la république ei sous l’empire. Cicéron se moque de ces croyances avec le plus profond mépris. Tuscui, I, 6. Sénèque dit et redit : <c Nemo tam puer est, ut Cerberum timeat et tenebras. » Lettres, 24 et 36, 54, 82. Cela peut ne pas étonner en «les livres de philosophie destinés aux savants. Mais César nie la vie future dans le Sénat. Salluste, CatiL, 50; Cicéron sur le Forum devant le peuple ; « Falsa sunt, id quod omnes intelligunt. » Pro Cluentio, 61. Les poètes, interprètes de l’opinion courante, disent tout naturellement : « Fabula manes. » Horace, Odes, I, 4, 10. tt Cinis et manes et fabula fies. « Perse, V, 152. « Nec pueri credunt nisi qui nondum aere lavantur. » Juvénal, II, 152. Sénèque le Tragique va Jusqu’à mettre ridiculement dans la bouche des
Sénat que tout finit avec la vie, mais Cicéron, le juge le plus délicat des bienséances officielles, le vire de la patrie, déclare plus d’une fois que de pareilles superstitions sont trop ineptes pour mériter même qu’on les critique. 11 raille les épicuriens d’être encore assez simples pour s’en prendre à des chimères qui n’existent plus nulle part, pas même dans la cervelle de la vieille la plus visionnaire ; leur zèle philosophique lui parait imbécile, tant il est
femmes troyennes une longue profession d’incrédulité en cinquante vers :
Post mortem nihil est, ipsaque mors nihil...
Rumores Tacui, verbaque inania
Et par sollicito fabula somnio. (Ttvades, 898, 408.)
0?ide fait dire à Pythagore :
Quid Stjga, quid tenebras, quid nomina vana timetis T
{âléUm., XV, 154.)
L’honnête Plutarque, qui pourtant est platonicien et qui fut prêtre d’Apollon, dit que « ce sont contes faits à plaisir, que les mères et les nourrices donnent à entendre aux petits enfants, n Que l'on ne peut vivre heureux, 27 ; voir aussi de la Superstition, 4. Sur ce point l’épicurisme et le stoïcisme sont d’accord, et comme ces deux doctrines sont alors dominantes et se partagent les esprits , il sc trouve que tout le monde répète les mêmes négations. Il faut remarquer aussi que la plupart du ces écrivains nient, avec les enfers du paganisme, toute espèce de vie future.
Platon lui-même trouve que les enfers, selon la Fable, offrent des images capables d’amollir les courages : « Effaçons ces noms odieux et formidables de Cocyte, de Styx, de Mânes, d’Enfers, et autres semblables, qui font frissonner ceux qui les entendent prononcer. » Bépublique, liv. III.
« Point d’enfer, point d’Acliéron I » Épictète, Entretiens, liv. 111« eh. 23.
superflu*. Sénèque, à son tour, le précepteur et lé ministre d’un empereur, le grave directeur de l’opi' nion publique, vers qui toutes les oreilles étaient tournées, dit et redit que les ténèbres infernales ne font plus peur même à un enfant et, comme Cicéron, trouve ridicule ce qu’il appelle l’éternel refrain d’Épicure, epicuream cantilenam*. Ainsi sur ce point les épicuriens passaient non pour téméraires, mais pour attardés; ils étaient, non pas bardis, mais naïfs, croyant avoir encore à désabuser le peuple, qui n’avait plus besoin de leurs leçons. C’est donc bien inutilement dépenser sa sensibilité que de s’apitoyer sur les Romains, comme on fait trop souvent quand on s’écrie que Lucrèce leur a apporté des doctrines désolantes. Ni Épicure en Grèce, ni Lucrèce à Rome n’ont apporté l’incrédulité; ils l’ont trouvée, et la trouvant ont tenu à la régler en lui offrant une morale.
C’est une erreur de croire qu’il y eût pour les anciens quelque chose de désolant dans la négation la vie future. Elle était l’objet de la terreur et non pas de l’espérance. Le paganisme n’oflfrait sur l’autre vie que des tableaux lamentables, souvent iniques et qui, en effrayant à la fois les innocents et les coupables de la terre, ne servaient pas même
1. « Adeone me delirare censes ut ista credam... quis tam excors, quem ista moveant! » Tuscul., I, 6. Quœ est tam delira, quœ timeat ista?.... non pudet philosophum in eo gloriari quod hæc non timeat? n Ibid., 21.