‹ Le poëme de LucrèceChapitre 30 sur 93 · LelL · texte numérisé non relu

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vient de déclarer que les descriptions des enfers soLt des contes de nourrice, qu’elles sont un objet de terreur, ne laisse pas de reprocher aux épicuriens « d’ôter au commun peuple ses plus grandes et scs plus douces espérances. » On peut voir par ces témoigiiagesdansquelleperplexiléétaientles esprits, placés entre la religion qui les effrayait et la philosophie qui ne leur offrait rien. Pour les anciens, cet embarras ne parait pas être devenu une angoisse-, ils échappaient au problème, en y pemsant peu. De quelque côté qu’ils se tournassent . ils avaient à craindre. Pas d’alternative consolante. La vie future leur faisait horreur, le néant les épouvantait. Que pouvait faire Lucrèce pour rassurer les âmes ? Combattre CCS deux craintes è la fois.

Pour juger avec équité les doctrines morales, on doit tenir grand compte des circonstances historiques. Il faut considérer ce que ces doctrines sont venues combattra. La philosophie morale n’est pas une muse solitaire qui , dans une retraite désinté- . ressée, médite sur les grands problèmes de la vie. Elle est mêlée au monde, elle est militante, et renverse avec l’erreur la part de vérité que l’erreur peut contenir. Elle court au plus pressé, et en voyant, par exemple, que les hommes tremblent honteusement sous la providence fantasque, inique, ridicule des dieux, elle nie la Providence divine; en voyant qu’ils frémissent à la pensée d’une vie future piteusement terrible, elle nie la vie future. Dans la lutte elle ne songe pasàfaire des distinctions raisonnables

LA CRAINTE DE LA MORT. iVl

et circonspectes. Les révolutions philosophiques ressemblent en cela aux révolutions politiques, oh le peuple exaspéré détruit avec la tyrannie les principes même les plus légitimes de tout gouvernement. Quand il existe dans le monde on préjugé méprisable et pesant, il s’élève toujours une doctrine pour l’attaquer au nom d'un nouveau principe qui peut n’être pas le meilleur; mais quoil l’erreur accréditée serait éternelle, si, pour avoir le droit de l’attaquer, il fallait attendre qu’on fût armé de la vérité même. L’épicurisme a raison contre la religion païenne, il a rendu l’immense service d’en débarrasser le monde, mais il a tort quand il croit avoir apporté la sagesse elle bonheur. Qu’on réfute aujourd’hui la doctrine, qu’on la dédaigne, rien de mieux:, elle n’est pas faite pour nous ; mais qu'on ne refuse pas de se replacer par la pensée dans les siècles qui ne sont plus et de s’intéresser à une lutte que le temps rendait honorable et que notre poêle croyait généreuse.

On se méprend sur les intentions de Lucrèce et sur la portée de ses arguments. II ne réfute ni n’opprime les grandes idées de Platon, qu’il ignore ou qu’il néglige. Il n’est point armé contre le spiritualisme, et s’il le blesse quelquefois, c’est là un de ces hasards de la guerre oû les traits s’égarent et vont au delà de l’ennemi. Ses poétiques colères éclatent bien au-dessous de ces hautes cimes de la philosophie. D’autre part le poêle n’est pas assez simple pour mériter les railleries de Cicéron et pour fou*

drôyer doctement les croyancespopulaires sur l’Achéron qui, sans crédit depuis des siècles, ne méritent plus les attaques d’un sage. Ni si haut, ni si bas, Lucrèce s’adresse aux hommes cultivés qui, sans s’élever aux plus nobles doctrines, sont déjà désa> busés des erreurs vulgaires. Il a vu que les âmes les plus fermes, comme il arrive souvent, bien qu’elles soient revenues de la superstition, ont encore des craintes superstitieuses. L’atmosphère morale, depuis longtemps éclaircie et épurée par la philosophie, est encore chargée de vapeurs qui empoisonnent. On ne croit plus à Cerbère, à Charon, aux Furies, mais on redoute encore les ténèbres inconnues de la mort. On craint de conserver un reste de vie dans la tombe, de vivre sous la terre, de ressentir les besoins, les misères de l’homme vivant, de recommencer une nouvelle existence sans raison, sans but ni sanction morale. Lucrèce vient offrir une science à de prétendus esprits forts, à des incrédules mal affermis dans leur incrédulité, que la moindre disgrâce ramène à une religion détestée, qui éprouvent de vagues terreurs, qui, après avoir fait les braves, tremblent de nouveau, faute de principes, auxquels enfin la secousse du malheur fait tomber leur masque de bravoure. Ses longues démonstrations ne servent qu’à rassurer, à fixer ces âmes flottantes. Il a droit de penser qu’il travaille pour leur tranquillité, car en leur ôtant la peur, il ne leur enlève pas la moindre espérance. C’est là ce qui explique le noble enthousiasme du poêle pour l^picure, qui le

premier a dissipé ces ombres de la mort, ces ombres d'un grossier paganisme :

Toi qui sur la nuit sombre, où nous nous égarions,

De ton flambeau sauveur versas les clairs rayons,

Nous montrant le premier le bonheur, la sagesse.

Je m’attache à tes pas. ô gloire de la Grèce !

Si j’accours, ce n’est pas pour marcher ton égal,

N’étant que ton disciple et non point ton rival.

Eh quoi I vit-on jamais Thirondelle en délire.

Au cygne, roi des airs, disputer son empire ;

Et les tendres chevreaux chancelant sur leurs pieds Suivre, même de loin, l’élan des forts coursiers ?

O mon maître, ô mon père (oui, tes leçons nouvelles Sont vraiment pour nous tous des grâces paternelles}, Comme l’abeille ardente à former sa liqueur Par les bois tout fleuris s’attache à chaque fleur,

A tes préceptes d’or je suspends ma pensée,

Pour en boire à longs traits l’immortelle rosée*. (III, 4.)

Après cet hommage, que Lucrèce a renouvelé plus d’une fois, comme pour demander à son maître

1 . E tenebris tantis tam clarum extollere lumen Qui primus potuisti, illustrans commoda vitæ,

Te sequor, o Graiœ gentis decus, inque tuis nunc Ficta pedum pono pressis vestigia signis.

Non ita certandi cupidus, quam propter amorem. Quod te imitari aveo. Quid enim contendat hirundo Cycnis ? Aut quidnam tremulis facere artubus hædi Consimile in cursu possint et fortis equi vis?

Tu, pater, es rerum inventor ; tu patria nobis Suppeditas præcepta, tuisque ex, inclute, chartis, Floriferis ut apes in saltibus omnia libant.

Omnia nos itidem depascimur aurea dicta,

Aurea, perpetua semper dignissima vita.

rinspiration, il contemple son sujet avec amour, il jette un regard sur l’espace qu’il a parcouru et qu’il va parcourir. En effet, dans ce troisième livre, il est à mi-chemin de son entreprise, et de la hauteur OLi il s’est placé, il voit comme les deux versants de la montagne. D’une part, il rappelle, ce qui a déjà été démontré, que tout a été formé par le concours des atomes sans l’intervention des dieux, qui sont enchaînés par leur nature même dans une béatitude oisive; de l’autre, il annonce avec joie qu’il a beau pousser ses regards dans toutes les profondeurs, il ne voit pas le séjour de l’Achéron. L’incrédulité éclate encore en hymnes et célèbre ses découvertes avec les transports d’un langage sacré.

Sitôt quo ta sagesse a de sa grande voix Proclamé la nature et dévoilé ses lois,

Nos superstitions s’échappent en déroute ;

De notre monde étroit je vois s’ouvrir la voûte,

Et plus loin, dans le vide et ses vastes déserts,

A lui-môme livré se former l’univers.

Dans l’espace inûni, tranquilles et sereines, M’apparaissent des dieux les demeures lointaines.

Que jamais la fureur du vent n’ose approcher,

Que le nuage humide aurait peur de toucher.

Que craignent de ternir les blancs flocons de neige.

Où le plus pur éther enveloppe et protège De riante lumière et de splendeurs sans ûn La belle oisiveté de ce séjour divin,

Où rien ne vient des dieux troubler la paix profonde.

De ces dieux sans besoins, sans souci pour le mocde. Mais j’interroge en vain ces espaces ouverts.

Je DO vois nulle part Id des enfers ;

Car ma raison, perçant la terre sans obstacle,

Voit encor sous mes pieds le même grand spectacle De l’immensité vide où se meut l’élément ;

Alors mon cœur saisi d’un saint frémissement,

De volupté divine, admire, ô mon cher maître,

Par quel puissant effort tu nous fis apparaître -

La nature sans voile, et sus de toutes parts

Sur nos fronts, sous nos pieds l’ouvrir à nos regards^.

AussitôtLucrèce commence sa vive attaque contre la crainte de la mort. C’est ici que, pour comprendre le sentiment du poète et son ardente démonstration, il faut avoir plus que jamais présentes à l’esprit les idées de l’antiquité sur la vie future, qui ne sont pas conformes aux nôtres. Tandis que chez nous la morale religieuse soutient que la crainte d’une autre vie est salutaire, parce que la rémunération future

1 . Nam simnl ac ratio tua cœpit vociferari Naturam rerum, divina mente coorta.

Diffugiunt animi terrores, mœnia mundi Discedunt, totum video per inane geri res.

Apparet Divum numen, sedesque quietæ.

Quas neque concutiunt venti, nec nubila nimbis Adspergunt, neque nix, acri concreta pruina,

Cana cadens violat semperque innubilus œthcr Integit, et large diffuso lumine ridet.

Omnia suppeditat porro natura, neque ulla Res animi pacem delibat tempore in ullo.

At contra nusquam apparent Acherusia templa ; Nec tellus obstat, quin omnia dispiciantur.

Sub pedibus quæcumque infra per inane geruntur. His ibi me rebus quædam divina voluptas Percipit atque horror, quod sic Natura tua vi Tftm manifesta batens ex omni parie retecta est*

CnAPITOK V.

encourage la vertu et contient le crime, chez les anciens on pouvait dire que la pensée d'un avenir qui n’était que répugnant ou terrible corrompait la vie humaine. Gomme la vie future ne promettait que misère el ignominie, les hommes tremblants, exas' pérés par la peur, se jetaient avec rage sur les biens de la terre, se disputaient au plus vite la richesse et les honneurs, et ne reculaient pas même devant le crime. Plus elle était poignante, cette crainte de la mort, plus on ressentait cette cupidité féroce empressée de jouir, pour avoir du moins dans celte vie un dédommagement anticipé des misères de l’autre. De là dans le poème des raisonnements qui semblent confus, tortueux et bizarres, parce qu’ils sont à l’inverse des nôtres, et qui ne paraîtront point absurdes à qui sait ce qu’une vie future sans espérance et sans justice pouvait inspirer de viles terreurs, et, par conséquent, de passions funestes.

Sans doute cette crainte d’un avenir plein d’horreurs mystérieuses était bien affaiblie, et Lucrèce semble le reconnaître; mais elle renaissait au moment du malheur. Les esprits forts, quand ils étaient frappés dans leur fortune ou dans leurs affections, revenaient bien vite à la religion :

Acrius advertunt animos ad relligionem. (III, 54.)

Ce fait moral, bien observé par Lucrèce et vivement dépeint, a été souvent reconnu par les écrivains chrétiens. Seulement ceux-ci s’en réjouissent, (andis que le poète s’en afflige; différence de lan-

gage qui s’explique, quaod on pense que pour les uns il s’agit d’un pécheur qui revient à la morale et à Dieu, tandis que pour l’autre c’est un peureux qui retourne à une pusillanimité inefficace. Faute de faire ces distinctions entre la morale antique et la morale moderne, un lecteur inattentif peut étie ù chaque instant déconcerté par les sentiments du poète, qui semble aller souvent à l’encontre de la raison quand il ne fait que heurter des erreurs; quelquefois même on ne sait pas trop ce qu’il vient combattre, parce qu’il combat des préjugés qui ne sont plus, mais qui jadis accablaient les âmes.

Nous n’exposerons pas ce système qui inspire à Lucrèce une si belle confiance et qui n’est que la théorie épicurienne sur la nature de l’âme. Pourquoi parcourir près de huit cents vers où s’étale avec bonheur une science visiblement erronée et où la poésie est souvent opprimée par la doctrine? Quelques mots suffisent à rappeler cette longue exposition d’erreurs reconnues. L’âme est corporelle; il y entre quatre principes : la chaleur, le souffle, l’air, et un quatrième qu'on ne sait comment nommer. Chose digne de remarque : le matérialisme le plus résolu, en parlant de l’âme, fait toujours la part d’un certain inconnu. 11 témoigne de son impuissance à tout expliquer par la matière en recourant à un JC ne sais quoi. Sans le vouloir, il réserve toujours une place vacante au spiritualisme, que pourtant il repousse. Lucrèce passe sur cette difficulté avec une candeur que rien n'an etc. Selon lui, l’âme est corn-

13i CHAPITnE V.

y posée d’atomes très-mobiles, ronds, qui glissent facilement les uns sur les autres. De même que l’eau est plus mobile que le miel, le miel moins consistant que la pierre, il faut bien que l’âme, dont rien n’égale la vivacité, soit formée des atomes les pirs ténus. On reconnaît là la méthode ordinaire despb> siciens antiques; ils affirment comme s’ils voyaient, ils font des hypothèses. qui ont pour eux les caractères de la certitude, et se contentent d’analogies enfantines.

€e qui est moins à dédaigner et n’est pas toujours indigne d’étre discuté, ce sont les vingt-huit preuves que le poète donne de la mortalité de l’âme. Il les prend une à une comme dans un traité didactique, et ne fait probablement que mettre en vers quelque livre épicurien. L’âme naît avec le corps et périt avec lui. Comment en douter quand on voit qu’elle ressent toutes les affections du corps et qu’elle en partage toutes les vicissitudes 7 Elle grandit, vieillit avec lui, elle est malade quand il est malade ; si le corps est aviné et chancelant, l’âme chancelle; s’il est frappé d’épilepsie, elle est abattue du même coup. Dans l’enfance, la raison est aussi faible que le corps est frêle ; elle se fortifie à mesure qu’il prend de la vigueur; avec les années, elle décline en même temps que le corps, et tout marche du même pas à la décrépitude et par conséquent à la mort. Bien que Lucrèce, animé par sa foi épicurienne, passionne la logique, que tous ses raisonnements soient des peintures, et qu’il imprime sur un sujet

rebelle la marque de son génie, nous laissons là toute celte physique qui appartient, non au poète, mais à l’école. Quand on veut peindre l’âme d’un philosophe, dont les principes d’ailleurs sont connus, c’est perdre le temps que d’exposer son système qui est commun à toute la secte. Si nous avions à faire une délicate étude sur Sénèque, nous nous garderions de parcourir de point en point le stoïcisme, puisque cette analyse générale servirait tout aussi bien à Zénon, à Épictète ou à Marc-Aui^èle. Peindre, c’est déûnir. Si l’on tient à bien connaître un moraliste, il faut voir ce qu’il fait de sa doctrine, comment il la prêche et l’applique à la vie, ce qu’il y mêle de son imagination et de son cœur. Un système n’est jamais qu’un instrument inerte, plein de dormantes vertus que l’éloquence seule peut éveiller, assez pareil à l’instrument du musicien, qui n’a d’aulre âme que celle qu’on y met.

Celte longue démonstration aboutit à conclure que la mort n’est rien, puisqu’elle assure un repos insensible et un sommeil éternel. Toute cette physique lentement accumulée n’est qu’un immense ouvrage de guerre, une sorte de savante circumvallation, par laquelle le poète investit la foule confuse de nos terreurs, qu’il va maintenant dissiper par quelques poétiques assauts.

On ne saurait trop répéter que, si les idées de Lucrèce sont souvent sans force et sans valeur contre le spiritualisme moderne, elles sont raisonnables, justes, accablantes pour certains préjugés antiques.

ClJAflTRE V

En le voyant aux prises avec un de ces préjugés, on est bien obligé de reconnaître que sa doctrine est non-seulement péremptoire, mais bienfaisante. Le "poêle a chassé, par exemple, du cœur humain une des plus vaines terreurs qui aient pesé durant des siècles sur l’humanité. Les anciens croyaient qu’un mort conserve encore un reste de vie dans le tombeau, que son corps et son âme (les deux principes étaient le plus souvent confondus), que sa personne enfin continue de jouir ou de souffrir même sous la terre où elle est ensevelie, qu’un manquement à certains rites funéraires pouvait entraîner un malheur éternel. De là, dans la vie, de sombres préoccupations sur ce qui pouvait advenir à votre corps. On avait peur, non de la vie future comme nous l’entendons, d’un jugement porté par les dieux sur nos démérites, mais de cette sourde et vague existence qui, jusque dans la tombe, était exposée à des soucis, à des misères.

Celle crainte, qu’on peut considérer comme l’expression grossière d’une croyance instinctive à l’immortalité de l’âme, tourmenta les hommes pendant toute la durée du paganisme, et même dans les siècles les plus éclairés, ainsi qu’en témoignent certaines cérémonies funèbres. Quelques usages des temps primitifs et héroïques laissent voir celte croyance dans toute sa naïveté instructive. On portait sur la tombe du lait et du miel pour nourrir le mort, on l’enterrait avec les objets qui lui étaient chers, avec ses armes, ses vêtements, ses chevaux,

quelquefois avec ses captives. La piété et le dévouement prenaient les plus délicates mesures pour que rien ne manquât à Fami qui dans les demeures souterraines ressentait encore les besoins de la vie.

Ges antiques usages subsistèrent, et, dans les temps historiques, nous voyons que devant les tombeaux romains il y avait un emplacement, une cuisine, culina, où on immolait, on apprêtait la victime pour la nourriture du mort. Aussi, comme on attachait du prix à la sépulture! L'âme de l’homme non enseveli était sans demeure, errante, vouée à un malheur éternel. Comme on frissonnait à la pensée que le corps pourrait un jour être dévoré par les bêlesl Quand Priam prévoit la mort qui Fattend après la prise de Troie, ce n’est point la chute de sa patrie, la perte de sa famille qui le désespère le plus, c’est la certitude que le droit de guerre livrera son corps j aux vautours. Hector, ce fier mourant, qui dédaigne i de demander la vie, pousse sous la lance d’Achille ce cri suprême : Ne me livre pas aux chiens! Ces vieilles croyances et ces antiques terreurs, entretenues par la religion et les poètes, étaient si fortement enracinées que, môme au temps de Lucrèce, les plus libres esprits, ceux qui faisaient hautement profession de mépriser les opinions vulgaires, avaient des inquiétudes au sujet de leur dépouille mortelle.

Des épicuriens qui déclaraient à tout venant que l’homme après la mort est insensible, qui faisaient parade de leur incrédulité, laissaient voir pourtant, par d’involontaires aveux dans les hasards de leurs

discours, qu’ils étaient toujours en peine de ce qui adviendrait à leur cadavre; faux braves que le poète démasque et dont il montre la pusillanimilé sous la jactance :

Aussi quand tu verras un homme qui rourmuie En pensant que son corps doit servir do pâture A la tombe, à la flamme, aux dents des animaux,

Sois sûr qu’il n’est pas franc, que son courage est faux, Qu’une pointe do peur tient encore à son âme,

Bien qu’un moment après le même homme proclame Qu’à la mort tout finit, et qu’il sait bien vraiment Que le trépas en nous éteint tout sentiment.

Vaine profession! A son insu, le lâche,

Toujours â l’existence il tient par quelque attache.

De lui-même il ne peut se déprendre, il conçoit Que quelque chose en lui vive tout mort qu’il soit.

Aussi lorsque d’avance il se peint, ce faux sage.

Son corps un jour en proie à la bête sauvage.

Il se pleure lui-même, il n’est pas détaché De ce cadavre abject devant ses yeux couché,

Il s’y retrouve encore, il l’anime, il se souille A redonner son âme à l’impure dépouille.

Pourquoi, dit-il alors, suis-je mortel, hélas !

Qu’il est dur de mourir ! L’insensé ne voit pas Qu’il ne restera point là quelque autre lui-même Pour se tenir debout près de ce corps qu’il aime,

Pour se contempler mort et se désespérer Quand les monstres des bois viendront le dévorer.

Si c’est un si grand mal au corps sans sépulture D’être en proie aux vautours, de subir leur morsure,

Je ne vois pas, pour moi, qu'il soit moins douloureux D’être sur un bûcher consumé par des feux,

D’étouffer dans le miel, de transir sur la pierre Qui sert aux orgueilleux de couche funéraire,

On bien d’ètre accablé sous un poids écrasant.

Sous le poids de la terre et le pied du passant

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