‹ Le poëme de LucrèceChapitre 4 sur 93 · POEME DE LA NATURE · texte numérisé non relu

POEME DE LA NATURE

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Le système d’Épicui'e est si simple et si connu, qu’il serait à peine utile d’en marquer ici les principaux caractères, s’il ne fallait montrer à quels besoins il répondait, quelle a été sa fortune en Grèce, puis à Rome, ce qui le rendit populaire et capable encore, après plusieurs siècles, de ravir le génie d’un poète tel que Lucrèce.

Quand Épicure ouvrit son école, la Grèce était endormie sous le protectorat des rois de Macédoine, de ces soldats couronnés qui avaient apporté de l’Asie conquise le despotisme oriental des Satrapes. La chute des institutions libres avait entraîné celle de la poésie, de l’éloquence, de la philosophie. Le peuple grec, autrefois amoureux de la gloire, des entreprises téméraires, du beau langage, des belles

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spéculations de l’esprit, avait perdu avec le sentiment de sa force celui de sa dignité. Il avait accepté son malheur avec la légèreté et l’insouciance qui lui étaient naturelles. Les citoyens, rejetés dans la vie privée, dépensèrent leur activité dans les plaisirs. La gloire militaire ne les tentait plus depuis qu'il n’y avait plus de patrie ; l’éloquence n'étalt plus un art utile et puissant qui menait aux honneurs et au pouvoir, mais un spectacle frivole I offert par la vanité de l'orateur à la curiosité des I oisifs. Si les lettres étaient cultivées, ce n'était plus I pour être l’ornement des fêtes patriotiques et religieuses, pour enflammer l’àme de tout un peuple, mais pour servir de récréation à une société futile et raffinée, avide encore de jouissances délicates.

On comprend que, dans cette langueur générale, la philosophie ait renoncé aux hautes spéculations et aux recherches difliciles. De grandes doctrines, comme celles de Platon et d'Aristote, qui formaient è la fois des citoyens et des sages, n’élalent plus h la portée de cet abaissement et de cette indolence. Pour suivre Platon dans sa dialectique élevée, il fallait un esprit préparé par de longues études, le désir d’une rare pei'fectlon morale et un enthousiasme qui n’était plus dans les âmes ; le système d’Aristote était trop savant et demandait trop de patience. Alors on vit paraître presque en môme temps plusieurs doctrines nouvelles, mieux appropriées à ces temps nouveaux, le stoïcisme qui essayait de combattre la mollesse universelle et qui

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jg constatait la profondeur du mal par l’énergie du remède, le scepticisme de Pyrrhon réduisant en

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système le doute qui régnait déjà dans les esprits, la nouvelle Académie qui flottait incertaine entre toutes les opinions, qui se donnait le plaisir de les discuter sans avoir l’embarras de se décider, enGn la doctrine d’Épicure qui n’imposait que des devoirs faciles et promettait le bonheur. A part le stoïcisme qui cherche à réveiller le siècle, toutes les doctrines, sans être volontairement corruptrices, semblent vouloir préparer à l’indolence des esprits et des âmes un doux et mol soutien.

De ces quatre doctrines la plus séduisante était celle d’Épicure; elle se décorait d’un nom chcnrmant, faisait de la vertu on plaisir, n’apportait que des chaînes légères, et pourtant offrait des principes certains et une foi capable d’assurer la quiétude. Dans un temps où tout le monde avait le loisir et la prétention de philosopher, la foule lettrée, celle même qui ne l’était pas , dut accourir à ce jardin où le maître tenait son école et lire avec transport cette inscription qui, selon Sénèque, en ornait l’entrée : « Passant, tu peux rester ici, la volupté seule y donne des lois. Hospes hic bene manebis; hic summum bonum voluptas est *. »

Un autre attrait de cette école, qui ne pouvait être indifférent à une société amollie, non moins ennemie des longues études que des devoirs rigoureux,

1, Lettres, SI.

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c’est qu’on y entrait de plain-pied, sans cfTort, sans pénible iailiation. La doctrine n'avait ni secrets, ni mystères. Le chef de cette école commode en avait aplani l’entrée en écartant d'avance les épines de la science et la pure spéculation qui coûte de la peine et amène les disputes. Uniquement attaché à la pratique, il prétendait ne donner que des règles de conduite qne le simple bon sens peut cornprendre. Il rejetait les subtilités de la dialectique qui embarrasse les esprits et dont on n'a pas besoin pourdéÛDir le bonbenr et déterminer les moyens qui y conduisent Le disciple pouvait même se passer d’une forte éducation littéraire, car Épicure avait proscrit avec les curiosités de la science les recherches du langage. Il méprisait également les grâces décevantes de la poésie et les artifices de la rhétorique. 11 y avait dans cette simplicité peutêtre cherchée un air de bonne foi qui frappait les Imaginations. Le maître attaquait les opinions reçues sans songer à se défendre lui-même. En dédaignant les armes vantées de la dialectique, il laissait voir la confiance qu’il avait dans sou système; en renonçant au faste des paroles, il paraissait mettre son scrupule â ne pas farder la vérité. Aussi les disciples affluèrent dans une école ouverte aux moins savants et s’attachèrent â un maître qui enseignait avec une candeur intrépide, s'exposait sans défense â la fureur de ses adversaires, ne leur opposait que

t. Cicôron, de Finibus, II, t.

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rcnjouement de scs épigrammes et témoignait de sa foi par son courage sans trouble et son honnêteté placide.

Est-il besoin de rappeler que la volupté n’est pas pour Épicure ce qu’on entend d’ordinaire par ce mot suspect? La santé du corps et de l’âme, c’està-dire l’exemption de la souffrance et de l’inquiétude, voilà la félicité du sage. De là tant de recommandations sur la continence, de là le mépris de la cupidité et de l’ambition. Le système, loin de donner l’essor aux passions, les arrête de toutes parts. La perfection consiste à se contenter de peu, à se retirer en soi-même pour être hors de prise du côté de la fortune et des hommes, pour ne pas rencontrer un accident fâcheux, ni se heurter aux passions d’autrui. Le plus près du bonheur est celui qui sait se retrancher le plus sans souffi'ir et circonscrire le plus étroitement son action et ses besoins. Le précepte du Portique obstine et sustine convient également à la doctrine épicurienne, et c’est en faisant allusion à ce courage de l’abstinence, courage négatif, il est vrai, mais respectable encore, que Sénèque a pu appeler Épicure « un héros déguisé en femme *. »

Ce qui donnait encore une belle apparence au système, c’est que toutes les vertus y étaient recommandées aussi bien que dans les doctrines les plus sévères. Seulement, au lieu d’être recherchées pour

i. Lettres, 33.

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elles-mêmes, elles n'étaient que l’ornement de la vie et la condition de la sécurité. Épicure enseig^nait que le plus sûr moyen de rendre la vie tranquille est de se conformer aux lois de l’honnêteté, qu’une houne conscience assure la tranquillité de l’âme, que la justice et la bienfaisance, en tous procurant des amis, contribuent à la félicité. Ainsi la volupté avait pour compagnes et pour cortège toutes les vertus et, selon l’ingénieux tableau du stoïcien Cléaulbe, la volupté, vêtue en reine, était assise sur un trône, tandis que les vertus s’empressaient autour d’elle pour la servir Il manquait à cette tranquillité précieuse, unique objet de la doctrine, d’être protégée contre les craintes superstitieuses qui, chez les anciens, circonvenaient de toutes parts et harcelaient nuit et jour la crédulité. Des superstitions nouvelles, introduites en Grèce depuis le règne de Philippe et d’Alexandre, et qui surchargeaient la religion, donnaient au système plus d’opportunité. Épicure imagina ou plutôt empruntaune physique à Démocritc, par laquelle il essayait de prouver que l’univers n’obéit qu’à ses propres lois et ne doit rien à la main des dieux. Sans nier leur existence, il les rendit inutiles. Sous prétexte de les mieux honorer, il se plut à redire qu’à leur divine nature on ne devait attribuer ni le travail , ni la colère , ni l’amour. Il leur donna en quelque sorte le bon-

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