CiedroD, d» Pin,, II
ÊPICÜRE.
heur exquis qu’il recommandait à ses disciples, le bonheur de l’impassibilité. 11 ût de la vie divine comme un idéal de la vie humaine. Avec le langage de la plus douce piété il déroba aux dieux le gouvernement du monde et des hommes.
Cette môme physique , en enseignant que l’âme composée d’atomes se dissout et périt avec le corps, écartait les terribles fantômes de la vie future qui dans l’antiquité épouvantait les âmes sans les contenir. C’était un souci de moins dans la vie humaine. Ainsi tout l’appareil de ce système disposé avec une minutieuse industrie ne servait qu’à tenir à distance les inquiétudes superstitieuses , les accidents de la fortune, les passions, à garantir enfin de toute atteinte ce qu’il a plu au maître d’appeler la volupté et qu’on peut nommer , selon le degré d’estime qu’inspire la doctrine, apathie ou quiétisme.
Épicure n’a fait qu’asseoir et fixer sur la base solide d’une science un état naturel de l’âme, qu’il sentait en lui-méme , qu’il observait autour de lui chez la plupart de ses contemporains et dont d’ailleurs, dans tous les temps, certains caractères nous oiirent l’image. Qui n’a rencontré, même de nos jours, un sage pratique, épicurien sans le savoir, modéré dans ses goûts, honnête sans grande ambition morale, se piquant de bien conduire sa vie? 11 se propose de tenir en santé son corps, son esprit et son âme, ne goûte que les plaisirs qui ne laissent pas de regrets, que les opinions qui n’agitent point, se garde de ses propres passions et esquive celles
CUAPlTr.E I.
d’autrai. S'il ne se laisse pas tenter par les fonctions et les honneurs, c'est de peur de courir un risque ou d’étre froissé dans une lutte. D’hunaeur libre, éclairé, plus ou moins ami de la science, il se contente de connaissances courantes. Sans trop s’inquiéter des problèmes métaphysiques, il a depuis longtemps placé Dieu si haut et si loin qu’il n’a • rien à en espérer ni à en craindre. Quant à la vie future, il l’a, pour ainsi dire, effacée de son esprit et ne songe à la mort que pour s’y résigner un jour avec décence. Cependant il dispose sa vie avec une prudence timide, se ramasse en soi, se limite, ne se répand au dehors que dans l'amitié, qui lui parait sûre, oû il jouit des sentiments qu’il inspire et de ceux qu’il éprouve. Son égoïsme qui est nohle, et qui voudrait être délicieux, a compris que la bienveillance est le charme de la vie, qu’on en soit l’objet ou qu’on l’accorde aux autres. Tracez comme vous voudrez ce caractère selon les observations et les rencontres que vous avez faites, ajoutez, retranchez certains traits, le fond sera toujours le même et vous représentera un épicurien inconscient. C’est à des hommes semblables, nombreux alors dans la Grèce oisive , qu’Épicure a proposé une morale savante et des règles précises. D’après eux et pour eux il composait l’idéal de son sage. A une société devenue voluptueuse, il recommanda la volupté de l’esprit, du cœur, de la sagesse. Sn doctrine fut moins une complaisance qu’une protestation contre de grossiers plaisirs. 11 n’est pas venu, comme ou
ËPiccnE.
dit, apporter rincrëdulité et la corruption ; mais à des esprits revenus des fables du paganisme il offrit une explication du monde qui rejetait l’intervention de dieux déjà méprisés, à des âmes désabusées, condamnées au repos par le malheur des temps, ii arrangea un repos durable, ferme et doux. S’il est vrai que les doctrines font les mœurs, n’est-il pas vrai aussi que les mœurs font les doctrines ?
Ce système si opportun dut encore son prestige à la vie d’Épicure. On connaît la simplicité de ses mœurs et la sérénité de son esprit. Bien que tourmenté par une maladie cruelle, il montra toujours le courage inaltérable que promettait sa philosophie. Les cœurs étaient charmés et captivés par son aménité et son amitié généreuse. De tous les chefs d’école de l’antiquité il parait avoir été le plus aimé. Cicéron, dont le témoignage ne peut être suspect, ne contredit pas dans un de ses dialogues ce disciple enthousiaste qui s’écrie : « Quelle nombreuse élite d’amis il rassemblait dans sa maison ; quels intimes rapports d’affection mutuelle dans ce commun attachement au maître I Et cet exemple est encore suivi par tous les épicuriens » Gomme les anciens se sont souvent étonnés de cette union si rare, sans pouvoir l’expliquer, nous voulons brièvement en marquer les causes et le caractère.
Quoique l’épicurisme ait été de tout temps, et non sans raison, l’objet de la répro’bation publique.