Ptautne i.xxvi
LA CnAINTE DE LA MOilT. 1C9
une fois le néant reconnu, en détourner son esprit, pour être tout entier à ia vie, qui seule est quelque chose? Dans une pareille doctrine, il semble prudent de penser le moins qu’on peut à ia mort, ou de n’y penser que pour mieux jouir de l’existence fugitive. C’est ainsi que la raison commune, toujours logique, a interprété et pratiqué l’épicurisme. Sans parler ici de ceux qu’on appelle justement le troupeau d’Épicure et qui vraiment n’appartiennent à aucune doctrine, et pour ne rappeler que des esprits délicats, Horace recommandait à ses amis de ne pas trop sonder le secret du lendemain S et, le front couronné de fleurs prêtes à se flétrir, symboles de la vie passagère, ne ramenait l’idée de la mort que pour mieux savourer les douceurs présentes de la vie. Ainsi fit Pétrone, qui à ses derniers moments ne voulut entendre que des poésies légères pour rester fidèle jusqu’au bout à sa voluptueuse insouciance. Les épicuriens prudents, en présence de l'aveugle nécessité, se sont le plus souvent conduits comme ces navigateurs qui, menacés d’une tempête contre laquelle il n’y avait pas à lutter, s’enfermèrent dans leur vaisseau, et le livrant aux hasards des flots comme une coquille, se mirent à boire et à chanter pour échapper, sinon à l’ablme, du moins à la peur de l’abline. C’est l’image de l’épicurisme populaire et des doctrines semblables telles qu’elles ont été comprises depuis la Bible jusqu’à nos jours.
t . « Quid sit futurum cras fuge quærere. » Odes, I, 9.
Tous les poètes grecs, latins et français qui ont devancé ou suivi répicurisme ont senti que, si l’on retranche à riiomme l’espérance, il ne faut pas trop lui parler de l’avenir et que, si la pensée de la mort peut avoir quelque saveur, il ne faut pas la trop presser, de peur d’en exprimer l’amertume.
Mais que parlons-nous de sagesse vulgaire à propos d’un courageux esprit qui n’a de passion que pour les mystères de la nature et de l’homme, à qui rien ne fait peur de ce qui lui paraît être la vérité? Il est épris du néant, comme d’autres peuvent l’être de l’immortalité. 11 ne peut retenir sa joie et déclare lui-même qu’il est doux pour lui le long travail philosophique par lequel il s’assure cette conquête,
Conquisita diu dulcique reperta labore. (III, 420.)
On voudrait savoir d’où vient au poète ce sombre amour pour l’éternel sommeil. Est-ce dégoût et fatigue de la vie, désenchantement des passions humaines, découragement du citoyen contristé par le spectacle des révolutions sanglantes, ou n’est-ce pas plutôt le sentiment naturel d’un trop fidèle sectateur d’une doctrine qui, prêchant sans cesse l’indifférence et une sorte de mort anticipée, ôtait par cela même à l’existence tout son prix? Il est impossible de le décider et inutile de le rechercher. Toujours est-il que cette grande imagination aime à franchir de toutes parts les bornes étroites de la vie, pour se répandre au delà, à se représenter le temps où on n’est pas encore et celui où on ne sera plus.
à parcourir ainsi ces deux moitiés d’éternité qui nous enveloppent, et dont notre courte durée est le point de pai’tage*. Sages ou non, ces méditations sont sublimes, et leur grandeur morale ou poétique fait apparaître dans une lointaine petitesse les audaces timides, la discrétion superficielle, les leçons évasives et toute la sagesse si finement ornée de l'épicurisme mondain.
Puisqu’il semble aujourd’hui reconnu que la haute poésie n’est jamais plus touchante que lorsqu'elle aborde le problème de la destinée, il doit être permis d’affirmer que rien n’est plus gravement poétique que ce troisième livre de Lucrèce. Si on considère le sujet, il n’en est pas de plus capable d’émouvoir la pensée, plus digne d’étre médité et plus entouré de mystères tristement séducteurs. Si on s'intéresse davantage au poète luimême, en est-il un plus passionné, qui ait plus engagé son coeur dans son entreprise, qui soit plus ardent à connaître sa loi, plus résolu à l’accepter, plus soucieux de la vérité même la plus amère? Tout en condamnant la doctrine, on regarde avec une curiosité émue cette imagination si noble, celte candeur qui échappe au doute, ces ivresses contenues, cette paix de l’âme en possession de la vérité cherchée, paix agitée où frémit encore l’ardeur de la conquête. Enfin, si on aime surtout à médiler sur les illusions de l’esprit philosophique, sur l’infirmité des systèmes, sur les grandes aventures de la raison humaine, c’est encore un bel enseignement
CIIAPITHE V.
de voir tant de foi dans d’erreur, une conQance si intrépide dans une doctrine dont l’humanité ne veut plus *, de suivre des yeux un si robuste et si vaillant esprit se lançant à travers les abtnies sur le frêle appui d’une science surannée, et on se remplit râmc d’un spectacle qui ne laisse pas d’avoir son pathétique, en contemplant, ô le plus sincère des poètes, la force de ton génie dans la grandeur de ton naufrage.
1. Nous en croyons un poète sincère de nos jours qui fut plus ou moins disciple de Lucrèce^ et, ne pouvant emprisonner son àme dans une trop froide doctrine, s*en échappa avec ces beaux vers :
Quand Horace. Lucrèce et le vieil Épicure Assis i mes côtés m'appelleraient heureux.
Et quand ces grands amants de l’antique nature Me chanteraient la Joie et le mépris des dieux.
Je leur dirais à tous : Quoi que nous puissions faire»
Je souffre, il est trop tard; le monde s'est fait vieux.
Une immense espérance a traversé la terre.
Malgré nous vers le ciel il faut tourner les yeux.
(Aif. ni èlusasT.)
L*AUBIT10If, L*AMOUB.
Le Poëme de la Nature n’étant qu’un traité de physique, la morale ne s’y trouve pas exposée dans son ensemble et ne s’y rencontre que par occasion et par hasard. Il faut donc la recueillir çà et là, la saisir souvent au passage dans quelque rapide et involontaire mouvement d’éloquence ou dans une digression poétique et la recomposer à l’aide de morceaux et de vers épars. Si nous courons ainsi le risque d’enlever à ces vers quelque chose de la beauté qu’ils doivent à la place qu’ils occupent dans le poème, nous pourrons du moins offrir la fleur et le suc de la morale épicurienne, en faisant pour Lucrèce ce que lui-même avait fait pour Épicure, dont il butinait les préceptes, dit-il en vers charmants, avec la diligence des abeilles.
11 semble au premier abord qu’un philosophe si ennemi des dieux, qui renverse toutes les croyances aujourd’hui réputées consolantes et salutaires, ne peut être qu’un corrupteur de la morale. Il serait
rigoureux de porter sur Lucrèce un pareil jugement. Que sa morale repose sur un faux principe, la volupté, que sa théorie du bonheur soit dangereuse et puisse aboutir dans ses conséquences extrêmes à un grossier matérialisme, nous ne voulons pas en disconvenir; mais le grave génie du poète, par sa gravité et sa candeur, a été préservé de tous les périls de la doctrine ; il y a porté ses nobles intentions, sa sévérité romaine, il a, pour ainsi dire, tout rectifié par sa droiture, si bien que de cette morale suspecte il ne sort aucun précepte qui ne soit respectable et conforme à la dignité humaine. Que de belles sentences, quel mépris hautain pour les passions et leurs désordres, quelle indignation naturelle contre le vice et le crime ! Non-seulement il y a de la morale dans le poème, mais cette morale est émue et touchante. La critique qui se propose de faire une étude un peu délicate des doctrines ne doit ni les condamner, ni les vanter absolument ; car s’il est vrai, comme l’histoire le démontre, que des plus purs principes découlent quelquefois les conséquences les plus fâcheuses, on voit aussi que des principes en apparence les moins nobles peuvent sortir des préceptes utiles. Ne savons-nous pas que des plantes les plus salutaires on peut exprimer un poison, et des plus vénéneuses un remède? Quand on voit 1a plus forte morale de l’antiquité, la morale stoïque, reposer sur un panthéisme assez grossier, pourquoi refuserait-on d’admettre que sous la mnin d’un poète animé d'un mâle enthousiasme une
morale presque inattaquable ait pu se fonder sur une physique sans dieu?
En ruinant la religion et la croyance à la vie future, Lucrèce ne s*est point proposé, comme on Ta dit, d’ôler leur frein aux passions. C'est, au contraire, au nom de la science et de la morale qu’il renverse les avilissants préjugés de la crédulité antique. La mythologie blessait à la fois la raison et la conscience; les dieux donnaient l’exemple du vice et de l’iniquité; les attaquer, ce n’était pas compromettre la morale, c’était souvent la venger. D’autre part, la croyance à une vie future ne paraît pas avoir eu dans l’antiquité une sérieuse influence sur les mœurs. Prouver que l’âme périt avec le corps n’était pas même une hardiesse, puisque les plus célèbres écoles, Platon excepté, s’accordaient sur ce point avec Épicure. Ainsi, de ce que Lucrèce a prétendu que l’âme est matérielle conformément aux principes de son système physique qui n’admet que la matière, il ne faut point conclure qu’il est un de ces novateurs peu scrupuleux, comme on en a vu depuis, qui se sont proposé d’affranchir les hommes de tout devoir moral. j
Nous faisons ces réserves en faveur de Lucrèce, ! parce que certains philosophes du xviii* siècle, qui se prétendent ses disciples, ont poussé bien plus loin l’audace et ont détruit avec les croyances religieuses les fondements mêmes de la morale. On sait que d’Holbach et Lamettrie arrivent aux conséquences les plus brutales, qu’ils vont jus-
ns CHAPITRE VI.
qu’à nier la liberté de l’homme, que pour lui procurer la tranquillité ils ne se contentent pas, comme Lucrèce, de le mettre à l’abri des terreurs superstitieuses, mais étouffent en lui jusqu’à la voix de la conscience. Qu'on se rappelle, par exemple, cette maxime de Lamettrie : « Il ne faut pas avoir de remords ; le remords n’est qu’un préjugé de l’éducation, » ou bien ces principes de d’Holbach : « L’intérêt est l’objet auquel chaque homme attache son hien-élre... Ainsi l’intérêt du méchant est de satisfaire ses passions à tout prix... le bonheur est la fin de la vie : or le pouvoir, la grandeur, les richesses, les plaisirs y contribuent certainement pour ceux qui savent en bien user. Rien n’est donc plus frivole que les déclamations d’une sombre philosophie. » Avons-nous besoin de dire que les maximes de ces faux disciples de Lucrèce ne sont pas celles du maître? Ils sont aussi loin de lui par la bassesse de leurs intentions que par la platitude de leurstyle. Le poète au contraire professe une morale sévère et tient précisément le langage que d’Holbach appelle la déclamation d’une sombre philosophie, Lucrèce n’est point fataliste, il croit fermement à la liberté. Bien que nous ne soyons que matière et quel’àme ne soit comme le corps qu’un assemblage fortuit d’atomes, nous sentons pourtant en nous une force propre qui nous permet de lutter contre les objets extérieurs et de résister à nos passions. Pour rester fidèle à sa physique, il explique la liberté par une certaine déclinaison des atomes capable de
produire des mouvemenls imprévus dans la succession invariable des effets et des causes et de déranger à un moment donné leur enchaînement fatal. L’explication est bien enfantine et prouve que les épicuriens se contentaient de peu en psychologie. Prenons encore notre parti de cette inconséquence évidente qui admet la liberté dans un système uniquement fondé sur les combinaisons aveugles de la matière. Ce que nous nous plaisons à constater, c’est que Lucrèce reconnaît dans l’homme un certain pouvoir indépendant, un je ne sais quoi qui n'a pas de nonij vis nominis expers^ qu’il appelle d’un beau moi: « Une prise violente sur le destin, fatis avolsa potestas, 55 11 n’est peut-être pas de plus précieux hommage rendu à la liberté humaine que celui de ces philosophes qui spontanément lui donnent une place même dans un système où elle n’a pas droit d’entrer, et qui aiment mieux tomber dans l’inconséquence que de nier une chose si sensible et si nécessaire. Oublions donc la faiblesse des arguments, la pauvreté de celte science si peu démonstrative et ne soyons attentifs qu’à l’énergie de l’affirmation.
Si tous les mouvements ne forment qu’une chaîne,
Si la cause est liée à la cause et l’enlraine,
Et si Tatome enfin de sa ligne écarté Ne vient rompre les nœuds de la nécessité Et par des chocs nouveaux déconcertant les choses Ne traverse la suite éternelle des causes,
D’où vient aux animaux la libre volonté,
Cette part arrachée à la fatalité.
Ce pouvoir de marcher où le désir les mèoe,
Non point en tel lieu fixe, à telle heure certaine,
Mais partout où l’esprit les pousse à tout moment. L’esprit principe actif, source du mouvement.
Et qui par les canaux où circule la vie Répand dans tout le corps sa mobile énergie ?
Quand la barrière s ouvre, observe les coursiers,
Ils restent un instant frémissants sur leurs pieds Comme pour recueillir le feu qui les enflamme Sans pouvoir s'élancer aussi prompts que leur âme.
II. faut que dans leur corps les éléments épars Aient le temps d’accourir venus de toutes parts,
Et qu’au rapide appel du cœur qui les rassemble Ils soient précipités en avant tous ensemble;
Ainsi donc c’est du cœur que naît le mouvement,
C’est de la volonté que part l’entrainement,
Et de là ce torrent qui dans le corps se verse.
Jusqu’aux extrémités des membres se disperse^(U, 251.)