Denique, si semper motus connectitur omnis
Et vetere exoritur semper novus ordine certo.
Nec declinando faciunt primordia motus Principium quoddam, qiiod futi foedera rumpat,
Ex infinito ne causam causa sequatui,
Libera per terras unde hæc animantibus exstat,
Unde est hæc, inquam, fatis avolsa potestas.
Per quam progredimur quo ducit quemque voluptas ; Declinamus item motus, nec tempore certo.
Nec regione loci certa, sed uti ipsa tulit mens.
Nam dubio procul his rebus sua cuique voluntas Principium dat, et hinc motus per membra rigantur. Nonne vides etiam, patefactis tempore puncto Carceribus, non posse tamen prorumpere equorum Vim cupidam tam de subito, quam mens avet ipsa?
Omnis enim totum per corpus materia!
Copia conciri debet, concita per artus Omnes, ut studium mentis connixa sequatur .
LA MOHALË DK LUCRÈCE. 170
Si celle revendication de la liberté p’est pas savante, elle est du moins vive et décidée. Sans doute Lucrèce, en poète physicien (dans son système la psychologie ne peut être qu'une branche de la physique), reconnaît que le libre pouvoir de chaque homme est plus ou moins limité et opprimé par la nature de son tempérament, par l'ensemble des éléments qui entrent dans sa constitution ; quand l'àme est composée de parties ignées, elle est prompte à la colère; quand elle est formée de ce que le poète appelle une froide vapeur, elle se laisse facilement glacer par la crainte-, quand enfin elle est prédo- .minée par l'élément tranquille de l’air, elle participe à la fois des deux natures précédentes et ne cède ni à l’emportement ni à la peur. Mais Lucrèce se hâte d'assurer que s’il n'est pas possible de surmonter entièrement sa constitution primitive, on peut du moins par la culture et l’étude de la sagesse affaiblir la puissance du tempérament au point qu’il n’eu subsiste plus que de faibles traces.
.... Vestigia linqui
Parvola, quæ nequeat ratio depellere dictis. (III, tS8.)
Ainsi Lucrèce admet la liberté; il croit que la réflexion et la science peuvent sinon transformer entièrement la nature, du moins la contenir et. l’épurer. Du moment qu’on reconnaît dans l’homme
Ut videas initum motus a corde crc:iri,
Ex animique voluntate id procedere primum, Inde dari porro per totum corpus et artuSi
une force indépendante, se posséduni elle-ménie, capable de se diriger vers le bien ou vers le mal, il est permis de moraliser et d’indiquer le chemin qu’il faut suivre. Voilà pourquoi on trouve dans le poème des conseils, des réprimandes, des invectives, c’està-dire sous une forme ou sous une autre des leçons morales.
Il nous faut rappeler ici en quelques mots les préceptes de la morale épicurienne. La doctrine de la volupté recherche, non le plaisir, mais le bonheur durable, constant, calme, réglé par la plus délicate prudence et qui se réduit à l’exemption de la douleur et de l’inquiétude*. Se soustraire à la crainte
des dieux et de la vie future, s’affranchir de ses passions, voilà toute la sagesse*. En politique ne point prendre part aux affaires, dans la vie privée
1. « Omnes qui sine dolore sint, in voluptate, et ea quidem summa, esse dico. » Cicéron, de Finib,, II, 5. a Duo bona.... ut corpus sine dolore sit, animus sine perturbatione, v Sénèque, Lettres, 66. La prudence était la maîtresse vertu ; c’était toute la philosophie. Épicure disait qu’il valait mieux être malheureux et raisonnable qu’heureux sans avoir le bon usage de sa raison : eùXoyCotco; àiuxetv ^ àXoYioTco; eOtu^^eiv. Diogène L., X, 135. 11 croyait que le sage est rarement dans la dépendance de la fortune : « Raro, inquit, sapienti Fortuna intervenit. » Sénèque, de Const. eap., 15.
2. La théorie sur les passions est ingénieuse et nette 11 y a trois espèces de désirs : 1° les désirs naturels et nécessaires (la faim, la soif) qu’il faut satisfaire, mais qui se contentent de peu ; 2° les désirs naturels et non nécessaires (l’amour), qu’on peut ne pas assouvir; 3° les désirs qui ne sont ni naturels, ni nécessaires (l’ambition), qui ne sont que des besoins d’opinion et auxquels il ne faut jamais céder. Diogène L., X,149. Voyez la savante et lucide Histoire des théories morales dans l'antiquité, par M. Denis.
LA MORALE DE LtCRËCE. 181
éviter toutes les causes de trouble et de chagrin ; si l’on peut, ne pas s’embarrasser d’une famille ‘ ; resserrer, cacher sa vie ; en un mot, se renfermer dans la plus stricte modération, telle est cette morne et triste volupté. C’est une morale de couvent*, de couvent sans religion.
Ce désir du repos, dont on peut s’étonner, n’est point particulier à l’épicurisme. Après Platon et Aristote, toutes les doctrines qui parurent au temps de la décadence et sous la servitude de la Grèce ne se proposaient pas d’autre ûn que la tranquillité de l’âme. Le doute de la nouvelle Académie, le scepticisme absolu de Pyrrhon avaient pour ambition dernière de procurer l’indifférence : « Celui qui pense, disait Pyrrhon, et qui affirme qu’il y a des choses bonnes et mauvaises de leur nature, est constamment troublé lorsqu’il est privé de ce qu’il regarde comme des biens, atteint par ce qu’il croit être des maux;... mais celui qui reste en suspens sur ce qui est bon ou mauvais par sa nature ne fuit, ne recherche rien avec une inquiète sollicitude *. » Pyrrhon apportait le bienfait du sommeil à l’esprit, comme Épicure l’avait apporté au cœur.
1. n Epicarus.... raro dicit sapienti conjugia ineunda, quia multa incommoda admixta sunt nuptiif. » Saint Jérôme, contre Jovinien, J, 191.
2. Saint Jérôme {ibid,, II, 8) propose Épicure en exempl:! aux chrétiens et dit que toutes ses œuvres « étaient remplies d’herbes, de fruits et d’abstinences. »