Sextus Empiricus, f/ypofj/p. Pyrrii,, T
m ciiAPirnE vi.
Le stoïcisme même , qui se piquait d’être plus raillant, ne laissait pas d’apprendre aux hommes à se détacher des affaires aussi bien que des plaisirs, à SC retirer en soi, à chercher la tranquillité dans les solitaires satisfactions de la conscience. Le monde antique était fatigué de iui-même. Activité civique, gloire, ambition, plaisir, science, tout ce qui avait été sa joie et son soutien, paraissait n’avoir plus de prix. On en était à la satiété, à la désillusion, au découragement. Bientôt le christianisme recueillera tous ces dégoûts, se montrera plus dédaigneux encore de l’action politique, prêchera l’indifférence avec plus d’ardeur, mettra le comble à tous ces mépris , en méprisant la philosophie même , qui avait enseigné déjà à mépriser tout le reste, et pour mieux enlever les âmes à la terre ne leur offrira que des biens qui ne sont pas de ce monde.
A Rome, au temps de Lucrèce, bien que la société fût encore pleine d’énergie et témoignât de sa force dans des luttes sanglantes, on goûtait tous les jours davantage les idées grecques sur l’abstention politique et sur la tranquillité de l'âme si fort prônée par toutes les écoles. Les citoyens, lassés et déconcertés par les guerres civiles, se détachaient de la chose publique. Sans parler de Sylla et de son inexplicable abdication , on vit des généraux illustres, Lucullus, par exemple, se retirer tout à coup des affaires et se dérober à leur gloire. Des magistrats éconduits cherchaient des consolations dans l’étude de la sagesse; des hommes prudents, tels qu’ Atticus,
fuyaient les honneurs qui allaient au-derant d’eux. On se réfugiait dans les belles villas de la Campanie qu’on ornait de tableaux, de statues, de livres ; on demandait à la philosophie des raisons pour dédaigner doctement ce qu’on dédaignait déjù par intinct ou par faiblesse ; on mettait son bonheur et sa dignité à rechercher ce qu’on appelait jadis avec ironie le repos grec, otium gi'æcum. Les esprits les plus hauts se plaisaient à redire avec les stoïciens qu’il ne faut s’occuper que des choses divines et humaines, de la grande république du monde. On prévoyait que l’ancienne constitution ne pourrait subsister, on répétait qu’il n’y avait plus d’espoir ; on dira bientôt que le nom jadis sacré de république n’appartient plus qu’à une chimère, à une ombre. L’anarchie romaine produisait çà et là les effets qu’avait produits la servitude grecque sur tout un peuple et rejetait sur eux-mémes tous ceux qui étaient trop scrupuleux pour s’ouvrir un chemin par la violence, on trop timides pour braver la violence d’autrui.
Aussi, après les terreurs de la superstition, ce qui préoccupe le plus Lucrèce et lui parait le plus contraire au bonheur, c’est la cupidité et l’ambition. Le désir immodéré des richesses, des honneurs, de la gloire empoisonne la vie humaine, donne naissance à tous les crimes et trouble également ia paix des individus et des sociétés. Le poète tient le langage des philosophes les plus austères , et le stoïcisme ne proclame pas avec plus deforce ses maximes
COAPITRE VI.
de renoncement. En quoi Lucrèce dilTère-t-il de Sénèque? Les deux sages, sans marcher au même but, se rencontrent dans les mêmes sentiments. Tous deux font la guerre aux passions , le stoïcien pour affermir la vertu, l’épicurien pour assurer la félicité, et, à considérer la simplicité résolue de Lucrèce, son éloquence sans déclamation, on est tenté de dire que le plus sincère est le disciple d’Épicure. Du reste, il faut remarquer, en général, que toute sentence morale, dès qu’elle passe par une bouche vraiment romaine, preud un certain accent stoïque. On rencontre partout, à Rome, dans les lois, dans les traditions domestiques et nationales, une sorte de stoïcisme naturel et spontané bien antérieur à la doctrine de Zénon. Les Mucius Scævola, les Bégulus, les Fabricius, tous les héros du patriotisme romain sont d’avance conformes à l’idéal stoïcien; aussi toute doctrine morale, quelque délicate et molle qu’elle soit, dès qu’elle est transplantée à Rome, puise dans ce sol nouveau une sève plus forte et produit des fruits plus âpres et plus fermes. L’épicurisme y devient viril et prend un ton sévère, altier, impérieux.
Bien que Lucrèce n’expose nulle part avec suite sa doctrine morale qui ne pouvait trouver place dans son poème, il lui arrive quelquefois dépeindre la vanité des grandeurs en de sombres tableaux dont la rapide énergie ne laisse aucun doute sur la nature et l’intensité de ses sentiments. Du haut de sa sérénité philosophique il contemple avec une sorte de
plaisir amer et méprisant les luttes de l’ambition, la carrière ensanglantée où les hommes cherchent à se devancer les uns les autres, où le vainqueur du jour est le vaincu du lendemain.
Pour celui qui soumet sa vie à la sagesse.
Vivre content de peu c’est la grande richesse,
Rien ne manque jamais à qui réduit son cœur;
Mais rhomme désira biens, puissance, grandeur,
Pour asseoir sur le roc sa solide existence Et goûter à jamais la paix de l’opulence;
Espoir vain, car montant tous ensemble aux honneurs Ils ont fait du chemin le champ de leurs fureurs.
Et l’Envie, épiant les vainqueurs, de la cime Les rejette à plaisir tête en bas dans l’abîme.
J’aime mieux le repos et recevoir la loi Que de tenir un sceptre et de souffrir en roi.
Laisse donc ces lutteurs s’élancer hors d’haleine Sur cet étroit sentier de l’ambition vaine,
Se débattre et se fondre en sanglantes sueurs;
Si la foudre toujours a frappé les hauteurs.
De même, tu le sais, sur tout ce qui s’élève.
Comme un nuage noir, l’envie avance et crève * . (V, î M 5. )