‹ Le poëme de LucrèceChapitre 47 sur 93 · I . Quod si quis vera vitam ratione gubernet · texte numérisé non relu

I . Quod si quis vera vitam ratione gubernet

Divitiœ grandes homini sunt vivere parce

Æquo animo ; neque enim est unquam penuria parvi.

At claros homines voluerunt se atque potentes,

Ut fundamento stabili fortuna maneret.

Et placidam possent opulenti degere vitam :

Nequidquam ; quoniam ad summum succedere honorem Certantes, iter infestum fecere vial.

Et tamen e summo, quasi fulmen, dejicit ictos Invidia interdum contemptim in Tartara tœtra,

Ut satius multo jam sit parere quietum.

Quam regere imperio res velle et regna tcncrc.

ISS CHAPITnE VI.

Le poète ne cesse pas d’être un exact précepteur de philosophie, même dansses entraînements d’éloquence. Ces sortes de peintures recouvrent des dogmes; sous ces vives couleurs se cache une profession de foi épicurienne, une exposition de principes. Les vers de Lucrèce ont toujours une valeur doctrinale. N’y voyez jamais de vagues sentences, mais les maximes précises de l’école, véritables formules auxquelles la poésie a donné du lustre sans rien ôter à leur rigueur. La morale du poète doit sa force non-seulement à son talent, mais à l’autorité d’un système.

Ce qui donne encore un intérêt particulier à ces peintures morales, c’est l’émotion du poète. On sent bien que ses pensées sur le mépris des honneui-s et des richesses ne sont ni des exercices de style, ni des souvenirs d’école froidement façonnés pour servir d’ornement à des vers didactiques. Lucrèce ne déclame jamais dans un genre où pourtant il est si facile de déclamer. Mais è quoi reconnaître qu’un poète est ému, qu’il est sincère, qu’il ne répète pas de mémoire des maximes apprises? C’est demander à quoi on reconnaît la déclamation. En général, elle suppose des pensées vagues, exagérées, intempestives ; elle est un discours oiseux qui ne s’adresse à personne, qui ne va pas à un but, qui n’est pas

l'roinde sine incassum clefussi sanguine sudent, Angustum per iter luctantes ambitionis;

Invidia quoniam, ceu fulmine, summa vaporant Plerumque, ct quæ sunt aliis magis odita cumqac.

nécessaire ; elle prouve toujours la froideur de récrivain qui s’écarte de la route où devraient Tentraîner la logique et la passion. N’est pas déclamateur celui qui peint ce qu’il voit, ce qui choque ses yeux et son cœur, celui qui tire un enseignement d’un spectacle. Même dans les maximes générales qui sont de tous les temps et de tous les lieux, il laissera percer l’émotion du moment. Telle nous apparaît la morale de Lucrèce. Sans doute la hauteur où se tient son génie ne lui permet pas de descendre dans les détails historiques, mais à voir la véhémence si naturelle de ses vers, la colère ou le tranquille mépris du sage, on comprend qu’il juge ce qu’il a sous les yeux, et que ses invectives ou ses dédains superbes s’adressent aux vices de ses contemporains. Les passions qu’il déteste sont celles qui déchirent la république. Il ne poursuit pas de fureurs littéraires et rétrospectives l’ambition d’un Alexandre ou d’un Xerxès à la façon de Juvénal. C’est un Sylla, un Clodius, un Catilina ou leurs précurseurs que désigne son indignation présente et civique. Sa morale toute romaine est inspirée par la vue de désordres romains. Elle porte avec elle sa date.

Quand Lucrèce dépeint les terribles effets de la cupidité* qui bouleverse l’État et détruit la confiance jusque dans les familles, ne fait-il point voir la cupidité romaine au temps des guerres civiles?

Leur fortune s’engraisse au sang des citoyens.

De carnage en carnage ils entassent leurs biens.

Suivent, la joie aux yeux, le noir convoi d’un frère,

Et craignent d’un parent la table meurtrière*. (III, 70.)

Le poète philosophe, dans un ouvrage tout de' doctrine, n’a pas voulu rendre l’allusion plus claire, ' mais il n’est point difficile de voir qu’il fait un triste retour sur les mœurs de son temps et qu'il parle en historien. C’est du Salluste en vers*. De là vient que dans cette poésie dogmatique on rencontre çà et là tant de traits de satire, non contre les pemonnes, mais contre les mœurs contemporaines. Lucrèce, dans la satire morale, a été un des mattres d’Horace, qui l’imite sans cesse, et, par ses 'nombreux emprunts, rend hommage à cette poésie vivante et vraie*. Les mœurs du temps sont toujours présentes à l’esprit de Lucrèce, même lorsqu’il se reporte aux premiers âges du monde. Dans un morceau célèbre, pendant qu’il décrit la vie primitive des hommes exposés à la fureur des bétes féroces, ne sachant ni se défendre ni guérir leurs blessures, mourant de faim et de misère, il ramène tout à coup sa pensée sur .son siècle et laisse échapper ces réflexions : c’était alors le manque de nourriture qui livrait à la mort leur corps affaibli, c’est

1. Sanguino civili rem confiant divitiasque Conduplicant avidi, cœdem cæde accumulantes ;

Crudeles gaudent in tristi funere fratris,

Et consanguineam mensas odere timentque.

Page 1