‹ Le poëme de LucrèceChapitre 50 sur 93 · III · texte numérisé non relu

III

LA MORALE DE LUCRÈCE. m

plus précieuses pour la postérité, parce qu’à leur prix réel s’ajoute encore une valeur historique. Ce qui fut monnaie, avec le temps devient médaille.

Comme nous tenons à poindre surtout Lucrèce par lui-même, terminons cette série de tableaux sur la vanité des grandeurs par un morceau entre tous célèbre où le poète philosophe fait sur ce point sa profession de foi avec une sincérité frémissante et une incomparable magnificence d’images. Du haut de son observatoire philosophique, d’où il embrasse d’un regard tout le spectacle de la vie humaine, il accable de ses malédictions l'amour des honneurs et des richesses, il oppose à ces fureurs cupides la paix dont il jouit lui-même dans le sein de la sagesse et, avec un singulier mélange de mépris pour les luttes de l’ambition, de pitié pour le malheur de ceux qui y sont engagés, de joie en sentant sa propre sécurité, il fait à la fois un tableau général des mœurs romaines au temps des guerres civiles et une exposition poétique de sa doctrine.

Devant la mer immense on aime à voir du port L'homme battu des flots lutter contre la mort ;

Non, le malheur d’autrui n'est pas ce que l’on aime,

Mais la tranquillité que l'on sent en soi-même ;

On aime à voir encore, en paisible témoin.

Do grandes légions s'entre-choquer au loin ;

Mais on aime surtout au-dessus des orages Habiter ce séjour élevé par les sages.

D’où l’on voit à ses pieds les mortels incertains.

De la vïe au hasard courant tous les chemins,

Armés de leur génie ou ûers de leur naissance ,

Lutter pour la richesse et la toute-puissance £t par de longs travaux jour et nuit disputer Ce faite des grandeurs où tous veulent monter.

O triste aveuglement, ô misères humaines,

Dans quelle sombre nuit, hélas! dans quelles peines. Misérable mortel, tu perds ces quelques jours Que la nature donne et ravit pour toujours ^ ! (II, 1.)

Faute de connaître la morale épicurienne, on a souvent mal compris le sens de ces belles images du poêle latin. Voltaire s’y est mépris : « Pardon, Lucrèce, je soupçonne que vous vous trompez ici en morale, comme vous vous trompez souvent en physique. C’est, à mon avis, la curiosité seule qui fait courir sur le rivage pour voir un vaisseau que la tempête va submerger. Cela m’est arrivé ; et je vous jure que mon plaisir, mêlé d’inquiétude et de

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