Suave, mari magno turbantibus œquora ventis
E terra magnum alterius spectare laborem ;
Non quia vexari quemquam est Jucunda voluptas, Sed quibus ipse malis careas quia cernere suave est ; Suave etiam belli certamina magna tueri Per campos instructa, tua sine parte pericli.
Sed nil dulcius est, bene quam munita tenere Edita doctrina sapientum templa serena,
Despicere unde queas alios, passi mque videre . Errare, atque viam palantes quaerere vitæ,
Certare ingenio, contendere nobilitate,
Noctes atque dies niti præstante labore Ad summas emergere opes, rcrumque potiri.
O miseras hominum mentes ! o pectora cæca !
Qualibus in tenebris vitæ, quantisque periclis, DegUur hoc ævi, qcod unique est S
malaise, n’était point du tout le fruit de ma réflexion; il ne venait pas d’une comparaison secrète entre ma sécurité et le danger de ces infortunés ; j’étais curieux et sensible à la fois... A la bataille de Fontenoy, les petits garçons et les petites filles montaient sur les arbres d’alentour pour voir tuer du monde*. » Voltaire me paraît ici parler un peu à la légère et ne pas entrer dans la pensée de Lucrèce. Sans doute on peut assister à un naufrage ou à une bataille par simple curiosité, mais on peut aussi y éprouver un tout autre sentiment. Un philosophe qui fait de la tranquillité l’unique objet de ses désirs et de son étude, qui professe le mépris de l’ambition et de la cupidité, s’il voit une bataille où on se dispute la pui-ssance, le naufrage des matelots qui naviguent pour s’enrichir, fera bien naturellement une comparaison entre ces agitations périlleuses et sa propre sécurité. Ces images ne sont pas des fantaisies de poète, elles mettent en lumière le principe fondamental de la doctrine. L’espèce de bonheur que décrit ici Lucrèce est en elTet le bien le plus précieux que promit la morale d’Épicure.
D’autres ont accusé Lucrèce de trouver sa joie dans une curiosité inhumaine; ils n’ont pas vu que le poète lui-même leur répondait d’avance en disant : « Non, ce n’est pas que je prenne plaisir à l’infortune d’autrui : »
i. DicL phiU, article Curiotité,
CBAPITBE VI.
Non quia vexari quemquam est jnconda voinptas.
On s’est même appuyé quelquefois sur ce début du deuxième livre pour soutenir que Lucrèce est un esprit froid, égoïste, impassible. Rien de moins juste. Il n’est pas de poète ancien, si ce n'est Virgile, qui soit plus prompt à s’émouvoir et qui ait plus laissé voir les tendresses de la virilité. Même quand il ne fait que de la science, qu’il ne se propose que d’être exact, s’il rencontre un sujet où est intéressée la destinée humaine, son génie palpite. Qu’il nous suffise de citer comme exemple la description de la peste d’Athènes*. Bien plus, sa délicate sensibilité ne reste pas même indifférente devant le sort des animaux et des plantes, et son imagination va jusqu’à prêter la vie à l'inerte matière. On a bien peu senti l’originale beauté de son poème, si on ne s’est pas aperçu que la pitié en fait souvent le charme et que de toutes parts s’échappe.
1. Nous désignons à âessein ce morceau parce qu'il a été souvent cité pour prouver au contraire que Lucrèce est insensible. On a même i^outé qu*un poète sans dieu ne pouvait compatir au malheur d’un peuple et devait regarder les hommes comme un vil troupeau. Ou lui a opposé enfln Virgile, si poétiquement tendre dans sa Peste des ammatuc. En parlant ainsi, ces critiques ne prouvent qu’une chose, c*est qu’ils ont été insensibles eux-même: & la sombre couleur du tableau de Lucrèce, à son harmonie lugubre, à ses expressions sobrement pathétiques, telles qu’on doit les attendre d’un philosophe qui ne prétend faire dans le moment que de la physiologie, et qui tient à se montrer, en si grave matière, aussi exact que Thucydide et Hippocrate. A qui sait regarder, cette peinture paraîtra terrible.
souvent malgré le poète el comme à son insu, le flot contenu de son universelle sympathie.
Il continue, et en des vers d’une précision et même d’une sécheresse didactiques, il rappelle les principes épicuriens sur lesquels est fondé le vrai bonheur : la nature demande peu, elle n’a besoin ni de richesse, ni de luxe; la santé du corps et de l’âme suffit à sa félicité : voilà les règles que Lucrèce établit avec une rigueur scolastique; mais peu à peu sa pensée, bien qu’elle reste toujours attachée à ce fond de doctrine, comme la fleur à la graine, s’épanouit en poétique corollaire et se déploie en images.
£h quoi 1 n’entends-tu pas le cri de la nature ? a Un corps sain, sans douleur, une âme libre et pure, Sans souci, sans terreur, voilà l’unique bien,
Voilà ce que je veux, tout le reste n’est rien. »
Peu de chose en effet au corps est nécessaire ;
Pourvu qu’à la douleur il puisse se soustraire.
Et qu’il goûte sans frais quelques simples plaisirs.
Sa nature est contente et n’a plus de désirs I Si dans un grand palais tu n’as pas ces statues.
Beaux jeunes gens en or, montrant leurs grâces nues,
Qui portent des flambeaux dans leurs superbes mains Pour mieux illuminer tes nocturnes festins ;
Et si le bruit des luths ne vient battre à toute heure Les murs d’or ou d’argent de ta riche demeure.
Du moins sur l’herbe molle et sous l’ombrage épais,
Sur les bords d’un ruisseau, tu pourras et sans frais Avec tes chers amis, en douce compagnie,
Goûter nonchalamment les charmes de la vie,
Surtout quand la saison sourit, que le printemps
A ranimé les fleurs sur les prés renaissants ,
Crois-tu que moins longtemps la fièvre bat les veines Si sur la pourpre en feu la nuit tu te démènes,
Sur les tableaux tissés d'un tapis phrygien,
Que sM! te faut rouler sur un lit plébéien ^ ? (II, 46.]
Si la richesse et la puissance ne fournissent rien qui soit vraiment utile au bien-être du corps, elles ne peuvent non plus contribuer à la tranquillité de Tâme. Gomme elles nous laissent la fièvre, elles nous laissent nos terreurs. Ces peintures morales, on le voit, sont toujours des démonstrations philosophiques. Lucrèce ne cesse jamais de raisonner. On ne ferait pas comprendre l’originalité puissante
i. Nonne videre,
Nil aliud sibi naturam latrare, nisi ut, cui Corpore sejunctus dolor absit, menti' fruatur Jucundo sensu, cura semota metuque ?
Ergo corpoream ad naturam pauca videmus Esse opus omnino, quœ demant cumque dolorem, Delicias quoque uti multas substernere possint. Gratius interdum neque natura ipsa requirit.
Si non aurea sunt juvenum simulacra per œdes, Lampadas igniferas manibus retinentia dextris Lumina nocturnis epulis ut suppeditentur ;
Nec domus argento fulget auroque renidet ;
Nec citharas reboant laqueata aurataque templa : Cum tamen inter se, prostrati in gramine molli, Propter aquæ rivum, sub ramis arboris altae.
Non magnis opibus jucunde corpora curant; Præsertim cum tempestas arridet, et anni Tempora conspergunt viridantes floribus herbas. Nec calidæ citius decedunt corpore febres.
Textilibus si in picturis ostroque rubenti lactaris, quam si plobeia in vcs.e cubandum est.
de celte poésie^ si on négligeait de faire sentir sous la beauté des formes la solide ossature qui leur sert de soutien :
Peut-être en admettant que For et la richesse N’apportent rien au corps, pas plus que la noblesse,
Pas plus que du pouvoir la royale splendeur,
Penseras-tu que l’àme en reçoit le bonheur.
Non, s’il est doux pour toi de voir, grand capitaine,
Tes belles légions mouvantes dans la plaine Simuler un combat immense, et sur les eaux,
Dociles à ta voix, flotter tes fiers vaisseaux,
Ahl crois-tu que devant tes soldats qu’on redoute Tes superstitions, elles, sont en déroute.
Que tes peurs de la mort à leur tour prenant peur N’osent plus habiter Tâme d’un dictateur?
Puisque cet appareil de la toute-puissance N’est qu’un hochet risible, et non une défense.
Que nos vagues terreurs, nos tenaces soucis Bravent javelots, glaive et tout leur cliquetis.
Qu’ils n’ont aucun respect même pour les couronnes. Qu’ils osent fièrement s’asseoir auprès des trônes.
Ht qu’ils n’éprouvent pas comme nous de l’émoi Devant la pourpre et l’or dont resplendit un roi,
Tu n’as pour les chasser d’arme que la science :
C'est la nuit qui nous perd, la nuit de l’ignorance ^
i • Quapropter, quoniam nil nostro in corpore gazæ Proficiunt, neque nobilitas, nec gloria regni ;
Quod superest, animo quoque nil prodesse putandum ; Si non forte tuas legiones per loca campi Fervere cum videas, belli simulacra cientes ;
Fervere cum videas classem lateque vagari ;
Ilis tibi tum rebus timefactæ religiones
Cette ferme éloquence paraîtra plus virante et plus solide à qui prendra la peine d’y saisir les allusions aux mœurs du temps et de remarquer la trame dogmatique qui porte ces images
On ne saurait trop répéter qu’on ne comprend bien Lucrèce que si on ne perd pas de vue dans sa poésie les réalités historiques et les réalités doctrinales, car ses plus beaux vers doivent leur beauté surtout à son mépris pour les vices contemporains et à la vigueur de sa foi.
Ce qui donne à cette exposition poétique de la doctrine un intérêt plus touchant, c’est l’accent personnel de l’auteur. Il semble qu’il ait décrit ses propres joies et les délices de son calme philosophique. On ne connaît pas assez sa vie pour savoir s’il a été mêlé un moment au conflit des passions contemporaines, et s’il a rempli des charges publiques auxquelles la noblesse de sa famille et ses talents lui permettaient d’aspirer. Cependant l’amertume de certaines réflexions donne à penser qu’il n’est pas
EfTugiuiit animo pavidæ, mortisque timores Tum vacuum pectus linquunt curaque solutum.
Quod si ridicula liæc ludibriaque esse videmus.
Re veraque metus hominum curæque sequaces Nec metuunt sonitus armorum, nec fera tela, Audacterque inter reges rerumque potentes Versantur, neque fulgorem reverentur ab auro.
Nec clarum vestis splendorem purpurea!,
Quid dubitas, quin omni* sit liœc rationi* potestas. Omnis cum in tenebris prœsertim vita laboret? i. Voir sur ces allusions les notes dans Pappcndico.
LA HOBALE DE LOCRÈGE. 199
un spectateur désintéressé de la vie humaine, et qù’il n’a pas tdujoure habilé le séjour tranquille de la sagesse, templa serena, d’où l’on contemple sans péril comme sans trouble les orages de la vie. On ne célèbre pas les douceurs du rivage et du port avec une joie si vive et un transport si naturel quand on n’a pas été soi-méme le jouet de la tempête et tout près du naufrage. Il faut avoir souffert de ses propres passions ou des passions d’autrui pour les détester avec cette vigueur, et une haine si profonde suppose moins peut-être l’indignation (le la vertu étonnée que le regret encore présent d’une ambition déçue. Quoi qu’il en soit, que Lucrèce ait été simplement le témoin indigné d’une époque abominable, ou qu’il ait été la victime de ses propres erreurs, on comprendra également qu’il ait embrassé avec amour une doctrine qui recommandait avant tout la modération, la douceur des mœui's et le bonheur d’une sage indifférence. Il est arrivé plus d’une fois dans l’antiquité que de grands esprits, dégoûtés du monde et d’eux-mêmes, se sont jetés dans la philosophie, à peu près comme, dans les temps modernes, des &mes blessées vont cacher et guérir leurs peines dans les asiles de la religion.
La doctrine d’Épicure ne devait pas épargner l’amour. Aussi bien que la cupidité, l’ambition et les terreurs supei'stitieuses, il peut troubler la tranquillité de l’Ame, qui est le dernier terme de la sa*
gesse. Sans doute, l’amour ne pouvait pas être absolument condamné dans un système qui le regardait comme la grande loi de la nature, et dans un poème qui s'ouvre par un hymne à runiverseile Vénus. Cependant on signalait avec force et insistance tous les périls de la passion, on en redoutait les orages. Ce n’est pas au nom de la pureté des mœurs qu’on recommandait d’en éviter les dangers, mais au nom d’une certaine prudence philosophique pour ne pas compromettre le paisible bonheur de l’impassibilité épicurienne. L’amour est redoutable, selon Lucrèce, parce qu’il s’empare de notre esprit et le tourmente en lui présentant sans cesse les perfections chimériques de l’objet aimé. Il faut donc surveiller son imagination et l’empêcher surtout de se fixer sur une seule personne. A défaut de la vertu, l’inconstance est encore le moyen le plus efficace d’échapper à la tyrannie de la passion. Ces recommandations peuvent paraître aujourd’hui peu nobles et choquantes, venant d’un philosophe, mais il ne faut pas les juger avec nos idées modernes. C’était de la sagesse aux yeux des anciens, qui n’avaient pas, sur ce point, une grande délicatesse, qui ne connaissaient guère les scrupules de la pureté et n’avaient pas non plus ce que nous appellerions volontiers le respect de l’amour. Un rigide stoïcien, Sénèque même, qui pourtant semble avoir des pressentiments de morale moderne, n’aurait
point blâmé cette espèce de prudence.
Lucrèce ne fait que reproduire les prescriptions
de l’ëcole, mais avec quel accent personuel et quelle furie dans les peintures physiologiques et moraics de l’amour I Tandis que le tranquille Épicure, avec une douceur persuasive et par l’autorité de son propre exemple, recommandait de fuir une passion funeste au repos, le poète s’exprime avec une sorte de dégoût et d’horreur; on peut dire avec M. Sainte- Beuve « qu’il dépeint l’amour en effrayants caractères, tout comme il décrit ailleurs la peste et d’autres fléaux ^ » On est tenté de croire que le fougueux moraliste a été lui-méme la victime d’une passion qu’il déteste si fort, que sa blessure n’était pas encore fermée, ou du moins qu’il avait chèrement acheté une tardive sagesse. Car il parle avec un accent tragique qu’on ne retrouve que dans la bouche de certains héros du théâtre, mais qui, loin de faire penser, par exemple, au chaste effroi d’un Hippolyte, reproduit bien plutôt la honteuse douleur d’une Phèdre repentante et désenchantée. Quoi qu’il en soit de cette supposition, à laquelle certains récits de l’antiquité viennent donner quelque crédit, et en admettant même que la folie du poète et l’histoire du philtre amoureux donné par une femme jalouse ne soit qu’une fable, il faut reconnaître du moins que ces peintures émues et la sombre tristesse qui se mêlent aux conseils attestent une expérience douloureuse.
Lucrèce nous met sous les yeux les misères et les
t. Article sur Théocrite.
hontes de l’amour en un petit nombre de vers où il a condensé tout ce que les moralistes anciens et modernes ont pu dire sur ce sujet de plus vrai et de plus triste. J’ose dire que dans aucune littérature on ne trouvera un tableau plus achevé dans sa courte et forte simplicité, d’un sentiment plus profond, et où les mots aient plus de poids et de portée. Mais pour le bien comprendre, il faut se figurer les sentiments antiques et romains; le dédain pour la femme, le mépris pour tout ce que nous appelons galanterie, l’indignation civique contre le luxe et les modes étrangères, grecques ou orientales, le respect pour la fortune paternelle qu’il ne faut point dépenser en folies, et pour la dignité du citoyen qui se doit à de mâles occupations, tous ces sentiments si divers se pressent dans ce morceau et tour à tour éclatent en traits rapides et perçants.
Ces tourments de l’amour usent le corps et l’âme ;
Ta vie est suspendue au geste d’une femme.
Ton bien croule, l’usure envahit ta maison,
Dans l’oubli des devoirs s’évanouit ton nom.
Oui, pour qu’un brodequin venu de Sicyone Rie à des pieds mignons, qu’à de beaux doigts rayonne Un grand rubis dans l’or, que les plus fins tissus S’abreuvent chaque jour des sueurs de Vénus.
Ton bien, l’antique fruit des vertus paternelles, j
Flotte en mitre, en rubans sur la tôle des belles,
Traîne sur les pavés en robes, en manteaux Teints des molles couleurs d’Alindc et de Chios.
Puis le vin coule à flots ; aux festins que tu donnes il l'uut encor purfums, (upis moelleux, couronnes.
Vain eiïort du plaisir 1 du fond de ces douceurs Monte un dégoût amer qui tue au sein des fleurs,
Soit qu’un remords secret avertisse ton âme Que tu perds tes beaux ans dans un repos infâme,
Soit que par ta maîtresse un mot dit au hasard Ait planté dans ton cœur un soupçon comme un dard, Qui s’y fixe, y descend, creuse une plaie ardente.
Soit que ton œil jaloux, épiant sur l’amante Quelque regard furtif, surprenne avec eCTroi La trace d’un souris qui ne fut pas pour toi (IV, m3.)
Sans épuiser par un long commenlaire la plénitude de cette poésie si riche et si ferme, il convient de faire remarquer la profondeur de l’observation psychologique. Peu d’anciens, parlant de l’amour, ont pénétré plus avant dans le cœur. Tel de ces vers