Essais, ir
Veux-tu savoir, au vrai, la mesure certaine ?
Il m’en faut tout au moins un siècle bien compté;
Car trente ans, ce n'est pas la peine *.
Le véritable épicurisme, même quand il est noble et sévère, doit être réprouvé, non pour avoir poussé, comme on l’en a faussement accusé, au désordre des mœurs, mais pour avoir supprimé la vie à force d’éteindre les passions. 11 a tout ramené à une prudence timide, incapable de rien entreprendre. Pour assurer le repos, unique objet de son ambition morale, il a réduit le corps à une chétive existence, l’esprit à des connaissances banales, le cœur aux affections les plus calmes. La haute spéculation fut dédaignée comme trop difficile, la poésie et l’éloquence raillées comme décevantes, toutes les sciences déclarées inutiles, hormis celle de l’école. La verlu ne fut qu’un égoïsme délicat et pusillanime, et retint sa force active pour ne point courir de hasards. Toute la sagesse aboutit à une langueur innocente. Cette doctrine funeste détruisit surtout l’activité civique. Elle apprit d’abord aux Grecs, puis aux Romains, à se désintéresser des affaires publiques, elle les offrit en proie à tous les despotismes. Née sous le protectorat accablant des rois de Macédoine, elle porta toujours les marques de son origine et répandit dans le monde l’indifférence politique qui naît de la servitude. Je m’étonne que les empe-
1. Les Amours de Psyché, Voir tout le morceau, dont nous na citons qu’une partie.
reurs romains n’aient point élevé à Épicure une statue avec cette inscription : « Au pacificateur des courages.»
L’originalité de Lucrèce est d’avoir donné à cette faible morale une force inconnue et un fier accent. Du reste, il ne pouvait en être autrement. Que dans la société grecque, affaiblie, énervée par le temps et le malheur, les maximes d’Épicpre, qui répondaient à la fatigue générale, à la sénilité des esprits et des caractères, aient été acceptées avec douceur, propagées avec un zèle tranquille, il n’y a pas lieu d’en être surpris. Mais ces idées tombant tout à coup c'i Rome, dans une société jeune encore et bien vivante, adoptées par un génie plein de vigueur, ont dû prendre une énergie nouvelle. On dirait un stoïcisme militant et hardi encore dans son découragement. De là ce singulier contraste entre la fureur du langage et la placidité des préceptes. Lucrèce, qui recommande le sommeil de l’épicurisme avec emportement, nous fait penser à des hommes que nous avons connus, qui, portant dans la retraite les agitations d’une àme violente, mettaient toute leur passion à se prouver à eux-mêmes et aux autres qu'ils sont morts à la passion.
LA SCIENCE DE LDCBiSCE.
Bien que dans le Poème de la Xature * noos ne cherchions que la religion et la morale de Lucrèce, nous ne pouvons entièrement négliger la physique, qui sert de fondement à tout le reste. Il nous faut donc, dans la faible mesure de notre compétence scientifique, juger la physique épicurienne, en signaler les grandeurs et les infirmités, et montrer surtout ce que le poète y a mis de son imagination et de son âme.
Pour être juste envers Lucrèce, on doit se rappeler que son poème est le plus ancien monument de la science à Rome. A peine peut-on citer avant lui deux ou trois auteurs qui ont écrit sur la physique: encore n’ont-ils fait que traduire sèchemeut quelques livres d’Épicure. Du reste, les Romains ne cul-.
i. Je ne sais pourquoi on s’obstine à traduire le titre du po€me par ces mots : de la Nature des choses. Les deux mots « rerum nalura » répondent h ce que nous appelons la Nature, ce qui est fort différent, surtout au point do vue de la science*
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tivùrent jamais les sciences pour elles-mêmes, et, s’il leur est arrivé quelquefois de les considérer comme une curieuse matière d’érudition, ils ne* pensèrent jamais à faire des recherches et des découvertes. A part les Questions naturelles de Sénèque, o£i l’on rencontre des vues qui semblent originales et qui peut-être sont empruntées à la Grèce, tous les auteurs latins qui ont écrit sur la science ne sont que des compilateurs ou de simples traducteurs. On a quelquefois parlé de l’inaptitude littéraire des Romains, qui, sans l’étude et l’imitation des modèles grecs, n’auraient pas eu de littérature; mais leur inaptitude scientifique est encore plus manifeste. On sait que ce peuple de laboureurs et de soldats estimait peu les pures spéculations de l’esprit, et qu’en mathématiques, par exemple, il n’étudiait que ce qui était nécessaire pour l’arpentage, la castramétation, l’architecture, ou bien pour l’astrologie judiciaire. Un fait rapporté par Pline montre quelle était l’ignorance des Romains dans les sciences exactes en un temps qui n’est pas éloigné de celui où vécut Lucrèce. Quoique les Grecs eussent des cadrans solaires depuis près de trois siècles, les Roihains ne connurent cet instrument qu’au temps de la première guerre punique. Jusqu’alors ils n’avaient que trois divisions du jour, le lever du soleil, son coucher et son passage au méridien, passage qu’on fixait de la manière peu savante que voici. On avait remarqué que le soleil, quand il était à son nlus haut point, paraissait entre
CnAPlTRE VII.
deux bâtiments près de la curie. Tous les jours l’huissier des consuls était chargé d’observer et de proclamer à haute voix cette apparition. On avait ainsi l’heure de midi. Plus tard, en l’an 262 avant notre ère, on transporta à Rome un cadran trouvé à Catane. Bien qu’il fût loin d'étre exact, puisqu’il n’était pas réglé sur le méridien de Rome, on s’en servit pendant un siècle d’une façon peu commode. Dans beaucoup de maisons il y avait on esclave appelé horarius, qui n’avait d’autre fonction que de courir de temps en temps au Forum, où le cadran était placé, et de revenir annoncer l’heure à ses maîtres. On cherchait l’heure comme on cherche l’eau à la fontaine publique. Encore fallait-il que le ciel ne fût pas couvert de nuages. Ce ne fut que dans l’année où mourut Térence, à peu près un demi-siècle avant la naissance de Lucrèce, qu’on introduisit à Rome la première clepsydre.
Les sciences physiques et naturelles n’étaient pas mieux cultivées. Cependant les Romains, plus que tout autre peuple, auraient pu faire sur la nature des observations nombreuses et variées. L’étendue des conquêtes, les expéditions lointaines, leur permettaient de comparer les phénomènes des climats les plus divers, et si l’esprit militaire n’avait prs étouffé en eux le goût de la science, ils auraient pu composer à la longue le plus vaste répertoire t’e connaissances utiles et précieuses. Mais les préteurs et les proconsuls lettrés qui gouvernaient les provinces éloignées se contentaient d’envoyer à Rome
des milliers d’animaux rares pour les besoins et les plaisirs du cirque, sans songer à faire des recherches ou des collections, et les Romains assistaient à ces immenses hécatombes sans qu’il se soit jamais rencontré parmi eux un naturaliste qui ait eu l’idée de décrire ces animaux, d'observer leurs habitudes et de proûler d’qne occasion si extraordinaire et si favorable à la science.
Un Grec, Alexandre le Grand, avait mieux compris ses devoirs de conquérant.' Ce ne fut point assez pour son ambition, aussi généreuse qu’insatiable, de soumettre le monde à ses armes; il voulut encore soumettre la nature à la science. Lorsque l’empire des Perses lui fut ouvert , il mit à la disposition de son maître Aristote des sommes immenses, et à ses ordres des milliers d’hommes, en Grèce et en Asie, chasseurs, oiseleurs, pécheurs, qui devaient envoyer au philosophe les espèces d’animaux les plus rares et leurs observations les plus curieuses, « pour que rien de ce qui a vie ne fût ignoré par lui. » Par une rencontre trois fois heureuse, rencontre unique dans l’histoire, il se trouva qu’une âme royale assez vaillante pour conquérir le monde fût en même temps assez haute pour vouloir qu’il fUt exploré, et de plus eût à son service pour recueillir tant de trésors le génie le plus vaste, le plus universel, le plus capable d’embrasser toute la nature. Dés cinquante volumes composés par Aristote sur les animaux, un seul nous est parvenu, dont la
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précision fait encore l’étonnement des savants in«> dernes.
Nous faisons ces remarques snr l’inaptitade scientifique des Romains, si inférieurs aux Grecs, pour rehausser le mérite de Lucrèce, qui, un des premiers à Rome, s’est occupé de ces matières dif£ciles; et qui, sans montrer, il est vrai, plus d’orignalité que ses concitoyens, a su du moins exposer dans sa langue, avec autant de précision que d’éclat, la physique d’une grande école. On comprend mieux aussi l’enthousiasme du poète pour son maître et son admiration sans réserve et sans critique pour des paradoxes qui devaient paraître à sa simplicité romaine le dernier mot de la science.
Jusqu’au commencement de ce siècle, on a ignoré de quelle manière Lucrèce avait traduit Épicure, ou du moins on n’avait pas le moyen de comparer la traduction avec l’original. On ne connaissait guère le philosophe grec que par Lucrèce, par Diogène de Laërte, qui a rapporté surtout avec complaisance la vie et les maximes morales de ce sage, et par Cicéron, qui ne peut inspirer une entière confiance, parce qu’il se fait un devoir de décrier et de poursuivre de ses épigrammes la doctrine de la volupté. Mais tous ces renseignements épars ne laissaient point voir comment Lucrèce a rendu la pensée de son maître, quels changements il a fait subir à la doctrine, ni par quel travail il l’avait accommodée au génie de la langue latine et aux exigences de la poésie. On a été plus ou moins en mesure
LA SCIENCE DE LDCRÈCE. til
d’en juger loi’squ’on eut découvert dans les fouilles d’ Herculanum, en 1809, un livre d’Épicure sur la physique, dont on a lu et déchiffré un certain nombre de fragments. Nous pouvons ainsi étudier par nous-mêmes et voir de nos yeux la fidélité de l’interprète. Les idées que renferment presque tous ces fragments se retrouvent çà et là dans le Poème de la Nature, et quelquefois dans le même ordre. Les vers du poète ne sont pas toujours, il est vrai, une simple traduction. On sait qu’Épicure est aride et bref, qu'il repousse tous les agréments du langage, que pour le style comme pour la conduite de la vie il pensait que la perfection est dans l’abstinence. Aussi Lucrèce est-il obligé d'ajonter à la parole du maître; il respecte scrupuleusement sa pensée, mais il l’étend, U la paraphrase pour la rendre intelligible. Dans la plupart des passages qu’on peut rapprocher, on voit qu'il est d’une exactitude littérale, qu’il parait craindre d’user de tous ses droits, que la seule liberté qu’il se permette est de fondre un commentaire dans la traduction, essayant d’expliquer, mais se gardant bien de trop embellir la sécheresse concise du maître. Si Lucrèce est quelquefois aride, il semble s’éti'e fait un devoir de l’être. Aujourd’hui, quand nous lisons ces vei's vigoureux et pleins, mais ternes et sans grâce dans les parties les plus dogmatiques du poème, nous ne nous figurons pas ce qu’ils ont dû coûter d’effort. Accoutumés à la &cture aisée, au beau choix des mots, à l’art délicat de Virgile, nous sommes cho-