Il faut voir ici la précision du texte latin
Et quœ pondera sunt sub terris, omnia sursum Nitier, in terraque retro requiescere posta :
CnAPITRE VII.
après avoir si bien compris l’opinion sur les antipodes, la rejette. Sa docilité pour Épicure ne lui permet pas d’admettre ce que sa pénétration a si bien saisi.
Ce que Lucrèce repoussait avec tant de mépris au nom d’une science incrédule, les Pères de l’Église le rejetteront bientôt avec plus de mépris encore au nom de la religion. Qu’on nous permette de làire à ce sujet une réflexion que nous a souvent suggérée la lecture du poème.
Les opinions sur la physique ne sont point par nature religieuses ou impies. Elles n’appartiennent pas en propre à telle on telle secte et souvent changent de parti avec le temps. Cependant, pour employer le langage du jour, nous déclarons quelquefois que telle opinion sur la physique est spiritualiste, telle autre matérialiste, et nous l'adoptons ou la rejetons d’avance selon la doctrine à laquelle nous appartenons, sans songer que ces sortes de théories n’ont point de drapeau ou du moins ne lui sont pas exclusivement fidèles. Nous voyons ici que ce qui fut épicurien est devenu chrétien. Plus d’une fois des opinions de libres penseum se sont chan-
Ut per aqaas quœ nnne reram simulacra videmus, Adsimili ratione animalia subtu* vagari Contendunt, neque posse e terris in loca cœli Becidere inferiora magis , quam corpora nostra Sponte sua possint in cœli templa volare ;
Illi cum videant solem, nos sidera noctis Cernere, et alternis nobiscum tempora cœli Dividere» et noctes pariles agitare diesque. (T, 1069.)
gées en opinions religieuses et réciproquement. Nous pourrions en trouver bien des exemples dans Lucrèce même. C’est lui, le philosophe matérialiste, qui afûrme le libre arbitre (la liberté dans l’épicurisme est une opinion sur la physique), ce sont les doctrines religieuses de l’antiquité qui le nient. Sur la génération spontanée, c'est le pieux Empédocle qui admet que les êtres peuvent sans germe naître de la fermentation des éléments, c’est l’incrédule Lucrèce qui reconnaît, h sa façon, les germes déterminés ‘ ; c’est encore Lucrèce qui soutient, à l’encontre de la religion, la permanence des espèces, et aujourd’hui ce sont les matérialistes qui la nient, et les spiritualistes qui l’affirment*; chez les anciens ce sont les pieuses âmes qui croient à l’éternité du monde et c’est l’impie Lucrèce qui pense que le monde est voué à une destruction prochaine. Aussi ne faut-il pas, comme on fait trop souvent, embrasser avec amour ou repousser avec haine une opinion nouvelle sur la physique, sous prétexte qu’elle est amie ou qu’elle est ennemie. Est-elle vraie, est-elle fausse, voilà toute la question. Elle est impie aujourd’hui, elle sera peut-être religieuse demain. Sans être indifférents, aimons-la comme si nous pouvions la haïr un jour, haïssons-la comme si nous pouvions un jour être amenés à l'aimer. Aussi bien, les idées sur la physique ne sont dangereuses
CnAPITRE VII.
que pai*ce qu’on les a déclarées telles. Une fois qu’elles ont fait leur chemin, tout le inonde ^en accommode. De dangereuses qu’elles étaient elles sont devenues innocentes. Les systèmes d’abord condamnés de Copernic et de Galilée ont fourni depuis à la religion des armes nouvelles et, pour en revenir à Fexemple de Lucrèce, la théorie des antipodes, qui jadis avait si fort agité les esprits, a été acceptée par toutes les doctrines les plus contraires, sans qu’aucune d’elles s’en soit mal trouvée.
Même celte science inepte, arriérée, dont s’accommodait la paresse d’Épicure et dont il avait fait des articles de foi, est revêtue par Lucrèce de la plus éclatante et souvent de la plus aimable poésie. Celte vile matière façonnée par l’imagination inventive du poète prend parfois des formes exquises. Pour citer encore on exemple, à propos des phases de la lune, Lucrèce d’après Épicure nous dit d’abord : « La nature ne pourrait-elle pas produire une lune pour chaque jour... détruire la lune delà veille et mettre la nouvelle à sa place? » L’explication du phénomène est risible et donne l’envie de demander à Épicure ce qu’on fait des vieilles lunes. Eh bien, Lucrèce, même en une si pitoyable démonstration, demeure grand poète ; il cherche à se satisfaire par des comparaisons, il croit voir dans la nature un grand nombre de pareilles productions périodiques, et le voilà conduit à faire un tableau de l’alternative des saisons qui, dit-il, peut être assimilée aux phases de la lune; tableau plein de force et de grâce où
l’on voit comment l’imagination d’an grand poëte peut couvrir de misérables erreurs non par des artifices, mais par de brillantes vérités accessoires*.
Épicure n’est donc pas un philosophe physicien, bien que sa doctrine repose sur la physique. Il a emprunté le système de Démocrite parce qu’il lui paraissait le plus capable de mettre l’esprit en repos; mais il dédaigne les progrès de la science, surtout ceux de l’astronomie. Non-seulement il la méprise ouvertement, mais il en adopte avec plaisir les explications les plus enfantines parce qu’elles ûlcnt de l’importance aux phénomènes, qu’elles les rapetissent et empêchent ainsi que le spectacle du ciel ne devienne un objet d’épouvante ou d’étonnement. Gomme la morale seule a pour lui du prix, il écarte de ses méditations tout ce qui ne peut seiv vir û la tranquillité de l’âme, tout ce qui risquerait de troubler son indifférente quiétude. Ici encore nous sommes tenté de le comparer à certains quiétistes modernes qui déclarent aussi mépriser les sciences parce qu’elles sont inutiles pour la connaisr sance de nos devoirs moraux, qu’elles inquiètent l’esprit et la foi et enlèvent l’âme à l’unique pensée du salut*.
2. 11 nous est d’autant plus permis de faire ce rapprochement qu’Épicure appelait salut la perfection morale : m l’gregie milii hoc dixisse videtur Epicurus : initium est salutis notitia peccati. » Sénèque, Lelt., 28. — « Iste homo non est unus e populo, nd salutem spectat. » 10.
SM
cnAPiTnE VII,
Si la science épicurienne est sur certains points bien infirme, sur d’autres elle est solide. Elle renferme une théorie physique qui est loin d’étre méprisable et qui suppose chez ses inventeurs une singulière pénétration de génie. Cette théorie marque un grand progrès dans la science. Les premiers philosophes physiciens essayant d’expliquer l’univers et l’origine de la nature avaient fait tout sortir d’un principe unique; pour Thalès, c’était l’eau, pour Anaximène l’air, pour Héraclite le feu. D’autres, comme Xénophane, admettaient deux principes, la terre et l’eau. Empédocle établit les quatre éléments. Ces explications primitives qui, malgré leur apparente naïveté, étaient déjà de grandes vues sur la nature, ont été bien dépassées par les fondateurs de l’atomisme, par Leucippe et par Démocrite. Ces deux grands physiciens, reculant les bornes de la science antique, à l’aide de raisonnements profonds reconnurent que ces prétendus éléments simples sont des corps composés, et que ces corps, en remontant jusqu’à leurs premiers principes, sont formés de particules qu’il n’est plus possible de diviser, qui sont insécables, aropt. Cette théorie n’est pas abandonnée, et la science moderne repose encore sur cette hypothèse*.
Cependant nos chimistes, tout en rendant hommage à la parfaite clarté de cette théorie moléculaire, clarté qui, disent-ils, n’a point été surpassée.
f. Hœfer, Hist, d$ la Chimie,
prétendent que les atomistes n’ont tu qu’un côté des choses, qu’ils n’ont admis dans la nature que des combinaisons mécaniques, c’est à-dire des assemblages variés d’atomes qui forment les êtres divers comme les assemblages de lettres forment les mots S mais que ces philosophes anciens restent tout à fait étrangers à l’idée d’nne véritable combinaison chimique. Après avoir fait ces réserves, il faut reconnaître que le système atomique, très-net sur certains points, moins explicite sur d’autres, ressemble beaucoup à nos théories moléculaires. Ces antiques hypothèses ont gardé tout leur prix. Elles sont incomplètes, elles n’ont pas tout prévu, ni tout embrassé, elles ne donnent pas à l’atome toutes les vertus ni toutes les évolutions que nous attribuons à la molécule, mais elles ne sont pas rejetées par la science contemporaine. Aussi certains vers de Lucrèce qui renferment les principes les plus généraux du système pourraient servir encore d’épigra phe à nos livres de physique ou de chimie. Quand le poète dit : « Les principes qui forment le ciel, la mer et la terre, les fleuves et le soleil, sont les mêmes qui, mêlés avec d’autres et entraînés en d’autres combinaisons, ont formé les fruits de la terre, les arbres, les animaux, »
1. « Une tragédie et une comédie se font avec les mêmes lettres; seulement ces lettres sont ici combinées autrement que là.» Cette comparaison lucide, employée déjà par Leucippe et par Démocrite, est reprise par Lucrèce, liVt I, 82 i.
CnAPlTRE VII.
Namque eadem cœlum, mare, terras, flumina, solem
CoastUuunt, eadem fruges, arbusta, animantes.
Verum aliis, alioque modo commixta moventur, (I, 8S0.J
ces vers s’appliquent avec rigueur à ce que nous appelons les corps simples, les éléments indécomposables, et un chimiste de nos jours voulant résumer en quelques mots la science pourrait les écrire en tête de son traité*.
Outre ces hypothèses profondes on peut recueillir çà et là dans l’atomisme un grand nombre de vérités physiques, que nous ne voulons pas énumérer, mais dont il faut donner des exemples. Lucrèce reconnaît que l’espace est inûni. Il faut remarquer encore que les épicuriens , qui étaient de pauvres astronomes et qui se piquaient même de mépriser l’astronomie, étaient pourtant arrivés par le seul raisonnement à penser que l’espace infini est peuplé de mondes. Métrodore disait ; « Prétendre qu’il n’y a qu’un seul monde dans l’infini serait aussi absurde que de penser qu’un vaste champ est fait pour produire un seul épi de blé*. » Tandis que Pythagore, Platon, Aristote n’admettaient que notre système, la terre, le soleil, les planètes et les étoiles, les épicuriens croyaient qu’au delà il y a d’autre^ systèmes de même nature, et pour eux la somme de tous ces systèmes compose ce qu’ils appellent le grand Tout, orme immensum, « Si un espace infini, dit Lucrèce,
1 . Berthelot, Chimie organique fondée sur la synthèse, Tntrod. '2. Plutarque, Opin, des phil., T, 5.
s’étend en tout sens, si des principes créateuis de la matière en nombre infini se meuvent de toute éternité dans ces plaines incommensurables, comment n’auraient-ils produit que notre terre et notre firmament, et peut-on penser qu’au delà de ce monde tant d’éléments restent oisifs^? » Dans ces vastes conceptions qu’ils devaient à Démocrite, les épicuriens se rencontrent encore avec les conjectures de la science moderne.
Sur d’autres points de physique les atomistes ont été plus loin que beaucoup d’autres philosophes de l’antiquité. Ils reconnaissent l’existence du vide que nient la plupai*! des écoles, entre autres celles de Platon et d’Aristote. Non-seulement les atomistes l’admettent comme conception rationnelle, mais dès le début ils ont fait des expériences pour le démontrer’. On comprend que dans l’ato-