‹ Le poëme de LucrèceChapitre 83 sur 93 · Sath*u, I, 3, OU · texte numérisé non relu

Sath*u, I, 3, OU

Buffon a refait ce tableau dans la Septième époqui de la nature avec plus de précision scientifique et de force démonstrative. 11 n’imite pas Lucrèce, comme on a tort de le redire, il ne lui fait pas d’emprunts; son riche génie n’en avait pas besoin. 11 s’en inspire, il rivalise avec lui et semble vouloir égaler par la magnificence de sa prose les vers du grand poète. 11 est un autre écrivain du xviii* siècle qui a profité davantage de Lucrèce, qui, sans le nommer, le suit souvent pas à pas, lui dérobe ses idées et quelquefois ses expressions, c’est J.-J. Rousseau dans son Discours sur l’origine de l’inégalité. Rousseau, qui était alors un écolier, non par l’âge, mais par l’inexpérience, qui se cherchait encore lui-méme et prenait les idées de toutes parts, coula celles de Lucrèce dans ses propres paradoxes, et, pour étonner le public par son originalité à laquelle il tenait tant, dissimula si bien ses emprunts que personne, je crois, ne s’en est jamais aperçu.

11 ne faudrait pas croire que l'histoire de l’humanité primitive ne soit dans le Poème de la Nature qu’une suite de rêveries. Cette histoire que l’imagination seule peut retracer est du moins fondée sur des analogies et des vraisemblances méditées. Une philosophie dont les principes sont bien arrêtes préside à l’arrangement et ù la succession des tableaux. La science de Lucrèce peut u’être pas circonspecte, mais elle ne dédaigne pas toujours de prouver ce qu’elle hasarde. Le but de l’épicurien est de montrer comment l’homme sorti des entrait-

les de la terre par une sorte de génération spontanée, doué de certaines facultés, apprit peu à peu à en faire usage sous l’empire du besoin, et profitant de quelques accidents naturels et heureux, d’essais en essais, de découvertes en découvertes, s’éloigna de son ignorance et de sa brutalité native et finit par produire les merveilles de la civilisation dont nous sommes les témoins. La doctrine de Lucrèce n’est pas un caprice poétique que le temps a emporté, elle subsiste dans certaines écoles et continue à inquiéter les esprits et même les consciences.

Ce n’est pas ici le lieu d’exposer et de discuter ces questions d’origines qui sont de toutes les plus difficiles et les plus controversées. Buffon l’a dit avec autorité : « L’hommé sauvage est de tous les animaux le plus singulier, le moins connu et le plus difficile à décrire*. » Qu’il nous suffise de savoir que les idées de Lucrèce ont du poids. Tout philosophe, par exemple, qui traitera de l’origine du langage sera obligé de faire à la théorie du poète l’honneur du plus grave examen, et si de plus il ne dédaigne pas de donner à sa discussion un sérieux agrément, il ne manquera pas de citer les vers où Lucrèce a rassemblé les plus délicates observations sur le langage naturel des animaux. Le poète soutient que les hommes n’ont eu d’autre maître que leur instinct; que se trouvant doués de la voix ils ont dû, selon leurs diverses sensations, pousser des

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