‹ Le poëme de LucrèceChapitre 84 sur 93 · Hist. nat., variétés dans l’espèce humaine · texte numérisé non relu

Hist. nat., variétés dans l’espèce humaine

CUAPITRR Vin.

cris différents qai sont devenus peu à peu des paroies, comme les animaux qui expriment par des sons variés la crainte, ia douleur, la joie.

Quum pecudes mutæ, quum denique secls ferarum Dissimiles soleant voces variasque cicre.

Quum metus aut dolor est, et quum jam gaudia gliscunt.

II s’oppose à Pytbagore et à Platon qui prétendaient qu’un être supérieur, un homme de génie avait inventé seul un langage tout fait et l’avait ensuite appris aux autres. La théorie de Lucrèce occupe encore aujourd'hui une grande place dans la science, et les philosophes qui ne l’adoptent pas prennent du moins toujours la peine de la réfuter.

Selon Lucrèce le langage est si naturel que le petit enfant, dont l’organe n’est pas encore formé, essaie déjà de se faire comprendre par signes et laisse voir ainsi qu’il se sent fait pour parler un jour. Ce naïf effort est comme la première et lointaine révélation de cette faculté qu’il n’aura que plus tard. La démonstration de Lucrèce est aussi précise que poétique:

L'enfant rouet encor déjà parle du geste,

Montrant du doigt l’objet qu’il aime ou qu’il déteste. Tout être est averti de son futur pouvoir Dont il tente d’user même avant de l’avoir:

Vois le jeune taureau qui, la tête baissée,

Menace de la corne encore non poussée ;

Dien avant d’être armé de la griffe ou la dent.

De la gueule et dos pieds un lion se défend ;

LG CINQUIÈME LIVRE.

Surpris dans son berceau, Toiselet le plus frôle Se conûe au duvet tremblotant de son aile^. {V, 4029.)

Est-il surprenant que rhomme, ayant reçu de la nature un organe délicat, ait poussé, selon ses diverses sensations, des cris différents qui sont devenus peu à peu des paroles, quand les animaux, même les plus sauvages, expriment par des sons variés la crainte, la joie, la douleur, et tous les sentiments avec leui's nuances.

Quand Ténorme molosse au seuil de la maison Se dresse inquiété par un premier soupçon il gronde sourdement; les lèvres retirées,

Il traîne un lent tonnerre entre ses dents serrées ;

Mais si l’obscur soupçon devient clair sentiment,

Sa fureur se déploie en un vaste aboiement.

Et lorsque sous sa langue et sa patte innocente 11 roule, en se jouant, sa famille naissante,

Que sous sa dent terrible il lève son enfant Et feint de l’engloutir, heureux et triomphant.

Son petit cri d’orgueil et son murmure tendre N’est pas ce hurlement si long qu’il fait entendre,

i . Non alla longe ratione atque ipsa videtur Protrahere ad gestum pueros infantia linguæ.

Cum facit ut digito qua sint presentia monstrent. Sentit enim vim quisque suam quoad possit abuti. Cornua nata prius vitulo quam frontibus exstent. Illis iiatus petit atque infensus inurget;

4t catuli pantherarum, scymnique leonum Unguihus ac pedibus jam tum morsuque repugnant, Vix etiam cum sunt dentes unguesque creati ; Alituum porro genus alis omne videmus Fidere, et a pennis tremulum petere auxiliatum.

Quand seul dans sa prison il se pleure onblié.

Que coupable et rampant du maître il fuit le pié.

Du hennissant coursier l’accent esUil le même Quand il suit, crins au vent, la cavale qu’il aimOy Que tout étincelant de jeune grâce il court Éperdu sous un trait, le trait ailé d’amour.

Ou quand ses fiers naseaux appellent la bataille.

Ou que sous un effroi son vaste corps tressaille?

Les stupides oiseaux, faucons, brigands des airs.

Et plongeons demandant leur vie au flot des mers Font parler autrement ou leur crainte ou leur joie Ou leur fureur criarde en disputant la proie.

Môme il est des oiseaux dont les rauques chansons Changent selon l’humeur des mobiles saisons.

Des corbeaux par les cieux quand fuit la noire bande, Par des cris différents elle annonce et demande,

Comme un devin, dit-on, qui prévoit l’avenir,

La pluie ou l'aquilon, l’orage et le zéphyr.

Puis donc que l’animal et muet et sauvage Dans ses transports divers trouve un divers langage. L’être humain, mieux doué, par de plus clairs instincts Dut pouvoir aux objets donner des noms distincts ^

1. Irritata canum cum primum magna molossûm Mollia ricta fremunt duros nudantia dentes.

Longe alio sonita rabie restricta minantur,

Et cum Jam latrant et vocibus omnia complent : Et catulos blande cum lingua lambere tentant, Aut ubi eos jactant pedibus, morsuque petentes. Suspensis teneros imitantur dentibus haustus. Longe alio pacto gannitu vocis adulant,

Et cum deserti baubantur in ædibus, aut cura Plorantes fugiunt snmmisso corpore plagas.

Sur l’origine des religions ses idées peuvent choquer plus d’une doctrine, mais si elles ne rendent pas compte de tous les faits religieux qui se sont passés dans le monde, elles expliquent du moins, avec la plus énergique précision, rétablissement des cultes antiques, qui ne sont fondés que sur la terreur. Ces vues ont paru si justes à Buffon qu’il les a reprises dans sa Septième époque, en retraçant il est vrai, d’une main plus légère et plus circonspecte, ce que Lucrèce peignait hardiment avec la violence d’une irréligion déclarée.

Il y a dans ce livre des vers bien remarquables sur les progrès de l'industrie. Le savant poète estime que de la découverte du feu date le commencement de toute civilisation. Il entrevoit ce que

Denique, non hinnitus item differre videtur.

Inter equas ubi equus florenti ætate Juvencus Pinnigeri sœvit calcaribus ictus Amoris Et fremitum patulis ubi naribus edit ad arma Et cum sic alias concussis artubus hinnit?

Postremo, genus alituum variæque volucres, Accipitres atque ossifragas mergique marinis Fluctibus in salso victum vitamque petentes.

Longe alias alio jaciunt in tempore voces.

Et cum de victu certant prædæque repugnant.

Et partim mutant cum tempestatibus una Raucisonos cantus cornicum secla vetusta Corvorumque greges, ubi aquam dicuntur et imbres Poscere, et interdum ventos aurasque vocare.

Ergo, si varii sensus animalia cogunt,

Muta tamen quom sint, varias emittere voces; Quanto mortales magis œquum est tum potuisse Dissimiles alia atque alia res voco notare?

do

l'archéologie la plus récente vient seulement de démontrer, à savoir la succession des trois âges de pierre, de bronze, de fer :

Arma antiqua manus, ungues, dentesque fuerunt

Et lapides, et item silvarum fragmina rami...

Et prius æris erat quam ferri cognitus usus.

Tout dans cette difficile peinture n’est pas d'une égale exactitude. L'imagination du poète supplée quelquefois, non sans naïveté, à la science impuissante du philosophe. Ainsi, Lucrèce assigne une singulière origine à la propriété. Il imagine que les rois firent le partage des terres et des troupeaux en donnant plus ou moins à chacun de leurs favoris en proportion de sa beauté ou de sa force, parce que, en ce temps-là, c’étaient les qualités qu’on estimait le plus. Observation juste, faite bien souvent par les voyageurs anciens et modernes qui ont décrit les mœurs des peuples barbares. Hais l’existence même de la royauté suppose déjà que les hommes avaient quelque chose à défendre et, en admettant même qu’elle ne fût d’abord qu’une nsurpation et une tyrannie, elle n’aurait pas eu d’intérêt à s’établir si les sujets n’avaient rien possédé. Avec plus de vraisemblance, Buffon et Rousseau pensent que ce fut la culture des terres qui amena leur partage et que la propriété dut fonder les gouvernements et les premières règles de justice. La plus haute antiquité n’a-t-elle pas donné à Gérés l’épithète de législatrice? Dans la suite de ce tableau

rimagination de Lucrèce, se montrant plus naïve encore, se figure que les rois ont été renversés et mis à mort par une révolution populaire et que, pour sortir de Tanarchie, on institua des magistratures. 11 semble calquer Thistoire des sociétés primitives sur celle de Rome, il pense sans doute à l'expulsion des Tarquins et à l'établissement du consulat, et fait du reste une belle peinture d'une démocratie républicaine, qui n’a que le défaut d’étre placée dans les premiers temps du monde :

Les rois morts sous le fer, leur sceptre ensanglanté,

De leur trône en débris Tantique majeslé,

Et leur bandeau superbe, épars dans la poussière, Pleuraient leur déshonneur sous le pied populaire.

Tenir sous son talon ce qu’on a redouté Pour qui trembla longtemps c’est rage et volupté Mais comme au plus vil peuple il allait dans sa chute Ce pouvoir convoité que chacun se dispute,

Sur la foi du plus sage on proposa des lois Avec des magistrats gardiens de tous les droits.

Par la lutte épuisée alors la race humaine Comprenant le bienfait d’une commune chaîne.

Chacun prêta son front et reçut sans ennui Un joug qu’on imposait aux autres comme à lui

(V, il 34.)

i. Ergo, regibus occisis, subversa jacebat

Pristina majestas soliorum et sceptra superba;

Et capitis summi præctamm insigne cruentum Sub pedibus vulgi magnum lugebat honorem :

Nam cupide conculcatur nimis ante metutum.

Res itaque ad summam fæcem turbasque redibat. Imperium sibi cum ae summatum quisque petebat,-

On retrouve ailleurs ce même mélange de vérité I et de fantaisie, par exemple, dans le tableau où parait la suite des inventions guerrières qui commencent avec la première industrie et que depuis le génie humain n'a cessé de pousser jusqu’à la perfection la plus destructive. Que l’homme, après la découverte du fer, s’en soit forgé d’abord une arme, qu’il ait fait du cheval l’irrésistible auxiliaire de sa fureur; qu’il ait lancé sur l’ennemi des chars meurtriers et même certains monstres sauvages plus ou moins difficiles à discipliner, toute l’histoire ancienne est là pour le prouver; mais qu’il ait dressé pour le combat les taureaux, les sangliers et les lions, aucun fait, ce me semble, ne permet de l’affirmer. Combien des alliés si terribles et d’une humeur si brutale eussent été dangereux pour ceux qui les auraient employés, Lucrèce le sait lui-même, à en juger par sa propre peinture, si poétiquement tumultueuse :

Quand le fer fut trouvé, le hardi combattant Dompte un cheval farouche, ose en presser le flanc,

Et sur les ennemis par les airs il s’enlève.

Le frein dans une main et dans l’autre le glaive.

Bientôt au même joug unissant deux coursiers,

Il dirige debout le vol des chars guerriers

Et, pour mieux moissonner dans les champs du carnage,

Inde magistratum partim docuere creare,

Juraque constituere, ut vellent legibus uti.

Nam genus humanum, defessum vi colere ævom, Ex inimicitiis languebat; quo magis ip^um Sponte Bua cecidit sub leges arctaque jura.

LE CINQUIÈME LIVRE. 30îy

D'un char armé de faux le quadruple attelage.

Ce n’est pas tout encore, et l’Africain apprend Au monstre dont la trompe est un hideux serpent A porter une tour et l’horreur de sa taille Et son poids dans les rangs de la vaste bataille.

C’est ainsi que la guerre, habile en ses fureurs,

Sans cesse imagina de nouvelles terreurs,

En donnant aux mortels acharnés à se nuire D’effroyables leçons dans l’art de se détruire.

Même l’on essaya pour ces sanglants travaux La dent des sangliers, la corne des taureaux;

Plus d’un chef imprudent s’avança dans la plaine Précédé de lions que tenaient à la chaîne.

Sous l’empire du fouet, de rudes conducteurs Qui devaient en régler les sauvages ardeurs.

Espoir vain I Par le bruit, par le sang animées.

Ces bêtes au hasard plongent dans les armées ;

Partout flotte et bondit leur crinière; les rangs S’ouvrent épouvantés sous d’affreux cris errants.

Le coursier n’écoutant frein, ni voix, ni caresse Se refuse aux combats immobile, et se dresse.

Les lions en tous sens par leur rage entraînes Ou retournent sur ceux qui les ont déchaînés,

Ou bien sur un fuyard s’élançant par derrière S’abattent avec lui d’un bond dans la poussière,

Et sous l’ongle et la dent le tenant embrassé,

De leur énormité pèsent sur le blessé. ^ (V, 1296.)

I . Et prius est armatum in equi conscendero costas, Et nioderarier hune frenis dextraque vigere,

Quam bijugo curru belli tentare pericla.

Et bijugum prius est, quam bis conjungere binos, Et quam falciferos armatum ascendere currus.

Inde boves Lucas turrito corpore, tetros, Anguimanus, belli docuerunt volnera Poeni Sufferre, et msgnas Martis turbare catervas.

La plus incontestable vérité dans la sombre peinture des premiers âges est la vérité de la couleur. Elle produit l’illusion et donne du crédit et de la vraisemblance aux inventions du poète. Lucrèce s’est bien gardé de placer à l’origine du monde les aimables félicités de l’âge d’or. Ce n’est pas une idylle que la vie de ces premiers hommes, créés par le hasard, misérables enfants d’une aveugle nature, abandonnés par elle à leur ignorance et à leur dénûmeat, cherchant leur nourriture sous un chêne, se couchant nus sur une terre nue, comme des sangliers, vigoureux, mais sans autres armes que des pierres et des branches arrachées aux arbres, surpris pendant leur sommeil au fond de leurs cavernes par quelque monstre plus puissant, dévorés.

Sic alid ex alio peperit discordia tristis,

Horribile humanis quod gentibus esset in armis, Inque dies belli terroribus addidit augmen.

lentarunt etiam tauros in mœnere belli, Expertique sues sstos sunt mittere in hostes;

Et ralidos partim pre se misere leones Cum ductoribus armatis sævisque magistris Qui moderarier his possent, vinclisque tenero : Kequidquam, quoniam permixta cæde calentes 'l urbabant sœvi nullo discrimine turmas.

Terrificas capitum quatientes undique cristas; Nec poterant equites fremitu perterrita equorum Pectora mulcere, et frenis convertere in hostes.

. Irritata leœ jaciebant corpora saltu

Undique, et adversum venientibus ora petebant, Et nec opinantes a tergo diripiebant,

Dcplexœque dabant in terram volnere victos.

Morsibus adfix» validis atque anguibus unda.

LE CINQUIÈME LIVnE. .111

engloutis, « sc sentant descendre -vivants dans un sépulcre vivant, » ou bien, échappés à la griffe de leur ennemi, courant à travers la plaine avec d’horribles cris, leurs mains tremblantes appliquées sur leurs hideuses blessures qu’ils ne savaient guérir. Un poète des âges classiques eût sans doute reculé devant de pareilles descriptions; le goût scrupuleux d’un Virgile en eût un peu dissimulé l’horreur sous l’élégance ét l’harmonie. Mais s'il est permis de peindre avec brutalité une nature brutale, si ce que nous appelons la couleur locale est un charme, on ne peut qu’admirer ces scènes hardiment dépeintes auxquelles d’ailleurs conviennent, par une heureuse rencontre, une langue encore rude, une versification peu polie. C’est une consonnance et une vérité de plus. Si on éprouve un regret en lisant les passages analogues de Buffon , c’est que le soin de l’harmonie et le balancement des périodes donnent à la description de la nature brute un trop délicieux accompagnement.

Celte vérité de couleur se retrouve dans les scènes plus douces où paraissent les plaisirs et les amusements des premiers hommes. Tout est alors d’une grâce vraiment rustique et même un peu sauvage. Lucrèce est loin de prêter à ces premiers nés de la nature les sentiments raffinés des bergeries. Ces rudes humains ne se livrent à la joie que quand . ils sont bien repus. Si le ciel est serein, s’ils ont trouvé un doux gazon près d’un ruisseau frais, ils ne désirent plus rien, ils se rassemblent, ils s’essayent à la

CHAPITHE VIII.

musique et à la danse; avec quelle rude simplicité ces vers nous le diront :

D’harmonieux oiseaux l’homme imitait les sons Bien avant de former ces savantes chansons,

Ces vers, enfants de Tart, délicates merveilles,

Dont il aima depuis à charmer ses oreilles.

Le zéphyr qui soupire à travers les roseaux Leur apprit à souffler dans les creux chalumeaux Et, par un lent progrès, la lèvre sut répandre,

Sous les mobiles doigts, l’accent plaintif et tendre Des flûtes, dont l’usage enfin fut découvert Dans les divins loisirs des bois et du désert.

C’est ainsi que par l’art et le cours des années Toutes inventions au jour sont amenées.

Tels étaient des humains les doux Jeux au moment Où, la faim apaisée, ils trouvaient tout charmant.

Couchée en cercle ami souvent leur troupe oisive Sur un gazon moelleux, au penchant d'une rive.

Sous le murmure frais d'un arbre aérien.

Trouvait le vrai bonheur qui ne vous coûte rien.

Surtout quand la saison et souriante et pure Des fleurs sur les prés verts ranimait la peinture.

Puis naissaient gais propos, longs ris, bruyants éclats Où la muse prenait ses agrestes ébats :

Feuille et fleur sur leur front, à leurs flancs, sans cadence Tous essavaient ensemble une robuste danse,

Heureux et fiers de battre, en sauvages enfants,

La terre, leur nourrice, au bruit des pas pesants.

Quels cris montaient au ciel et quel rire sonore I Ohl qu'ils paraissaient beaux ces jeux nouveaux encore^ 1

iV, <378.)

i . At liquivlas avium voces imitaricr ore Ante fuit multo, quam levia carmina cantu

Ce vif et juste sentiment de la nature que nous remarquons dans ce cinquième livre parait du reste dans tout le poème sous les aspects les plus divers. Le poète qui chantait la nature devait plus que tout autre s’intéresser à elle. Lucrèce non-seulement aime la vie rustique et simple, mais il en fait son idéal philosophique. La campagne est pour lui le vrai séjour du repos et du bonheur, le plus sûr asile contre les passions. De plus, chose rare dans l’antiquité, il éprouve déjà ces émotions variées et profondes que le spectacle de la nature peut

Coiicdobrare homines possent, auresque juvare.

Et Zephyri, cava per calamorum, sibila primum Agrestes docuere cavas inflare cicutas. '

Inde minutatim dulces didicere querelas.

Tibia quas fundit, digitis pulsata canentum,

Avia per namora ac silvas saltusque repérta,

Per loca pastorum deserta atque otia dia.

Sic unum quicquid paulatim protrahit oetas In medium ratioque in luminis erigit auras.

Hœc animos ollis mulcebant atque Juvabant Cum satiate cibi : nam tum sunt omnia cordi.

Sæpe itaque inter se, prostrati in gramine molli Propter aquœ rivum, sub ramis arboris altas,

Non magnis opibus jucunde corpora habebant, Præsertim cum tempestas ridebat, et anni Tempora pingebant viridantes floribus herbas.

Tum joca, tum sermo, tum dulces esse cachinni Consuerant : agi'estis enim tum musa vigebat.

Tum caput atque humeros plexis redimire coronis, Floribus et foliis, lascivia lœta monebat.

Atque extra numerum procedere, membra moventes Duriter, et duro terram pede pellere matrem ;

Unde oriebantur risus, dulcesque cachinni.

Omnia quod nova tum magis hœc et mira vigebant.

CHAPirnB vm.

donner à l'homme et que notre poésie contemporaine se plaît à exprimer. Il reste confondu devant l’accablante immensité des espaces infinis et des temps étemels; il est quelquefois saisi de ces frissons poétiques que ressent l’esprit à la pensée des grands mystères. Il comprend la beauté des lois ou leur horreur, il reconnaît et célèbre tour à tour avec douceur ou avec amertume les bienfaits maternels de la nature et ses duretés de marâtre. Déjà même il connaît, avant Virgile, ce sentiment délicat, faut-il dire cet art? qui sait prêter une âme aux êtres inanimés et qui répand sur toutes choses son universelle sympathie. Il y a pourtant une grande différence entre les deux poètes. Lucrèce étudie la nature, il l’observe, il la fait comparaître devant son mâle génie, il la juge, il la voit devant lui, ii ne vit pas en elle. L’âme tendre et plus faible de Virgile a été plus loin et s’est abandonnée davantage à la nature. Lüi aussi aurait voulu en sonder les mystères, mais faute de génie, dit-il lui-même, il s’est contenté de l’aimer. Il jouit de ses douceurs, de ses spectacles, de ses bruits, de ses parfums ; il oublie en elle la science et la gloire, il s'y repaît de tristesses délicieuses; il en a fait sa confidente et son idole. Lucrèce en demeure toujoui*s le viril contemplateur et s’il est souvent ému, sa mé.'ancolie est cell 3, non d’un poète qui se délecte de ses rêves, mais d’un philosophe qui médite et s’afflige.

TRISTESSE DO STSTÈHE.

De nos jours, où l'on fait volontiers aux poëtes un mérite de leur tristesse et où la mélancolie est regardée comme 1e charme suprême des vers, on n’a pas manqué d’écrire sur celle de Lucrèce des pages émues, mais qui ne sont pas toujours justes. Souvent on lui a prêté des sentiments trop modernes. On l’a pris pour un sceptique qui souffre de son scepticisme, en proie aux angoisses du doute, qui aspire à des vérités que sa doctrine ne lui donne pas, qui se sent dépossédé de ses anciennes croyances et, sans regretter précisément ce qu’il ne peut plus admettre, éprouve pourtant les troubles d’une raison non satisfaite. Ce sont là des sentiments qu’on ne peut, en général, attribuer au vieux poète romain, que par une sorte d’anachronisme moral. Lucrèce, au contraire, est sur Ions les points content de sa doctrine, il n’en désire pas une meilieure. Je ne sais si même, dans toute l’bistoire de la philosophie, on trouverait un autre exemple d’une conviction si entière, d’une foi si

3ie

CKAPITRE IX

pleine, d’un allacbeiucul si obstiné à la parole d’un maître. Le poète n’est pas triste, parce que son système lui laisse quelque chose à regretter, mais la tristesse est dans le système.

Pour faire comprendre ce caractère de l’épicurisme, qu’on nous permette de nous figurer Lucrèce, comme d’ailleurs il se présente Ini-méine, méditant « durant le calme des nuits sereines » sur les plus grands mystères du monde; supposons que, devant l’immensité de la nature et du ciel étoilé, la suile de ses médilations soit celle qu’à l’aide de morceaux épars nous allons établir. Ce sera un chapitre analogue à ceux de Pascal sur l’univera et sur l’homme, dont la conclusion sans doute ne sera pas la même, mais touchante aussi, grave, austère et pleine de cette mélancolie qu’on rencontre toujours dans les hautes et vastes pensées.

D’abord qu’est-ce que le monde? Une aveugle combinaison d’atomes, l’œuvre du hasard, un ouvrage imparfait. Tandis que les autres philosophes admbrent l’ordre de l’univers au point de ne pouvoir attribuer un si bel arrangement * qu’à une intelligence souveraine, pleine de sollicitude pour l’homme, le poète épicurien ne voit partout qu’une incurie désordonnée dont il fait un argument contre la croyance à une création divine :

1. Le bon sens populaire a donné au inonde le nom de xôopo;, de muiiduf, ce qui signifie, en grec et en latin, ordre, arrangement.

TRISTESSE Dü SYSTÈME. 31

Pour moi, si j’ignorais le jeu des éléments,

Au simple aspect du ciel, de ses dérèglements,

De toutes les erreurs que montre la nature,

J’oserais affirmer qu*une telle structure,

Dont partout les défauts nous offensent les yeux,

N’est pas faite pour nous, n’est pas l’œuvre des dieux. Ce monde, sur lequel le ciel roule et tournoie,

Des sauvages forêts d’abord il est la proie ;

Rocs, monts, vastes marais nous usurpent les champs, Et puis l’immense mer qui rom|jt les continents.

Aux mortels retranchez encor deux parts du globe, Qu’un feu brûlant, qu’un froid éternel nous dérobe.

Et le peu de terrain à nos besoins laissé Serait en quelques jours de ronces hérissé.

Si, luttant pour sa vie et pour sa nourriture,

L’homme ne repoussait l’assaut de la nature.

Et s’il ne déchirait la terre, en gémissant Sur sa lourde charrue ou son hoyau pesant.

Car si le soc n’entrait dans la glèbe profonde Pour en solliciter la puissance féconde,

Le germe ne pourrait sortir de son sommeil.

Se lever dans les airs et flotter au soleil.

Et quand ce doux espoir d’une rude culture Nous montre enfin ses fleurs ou sa jeune verdure,

Par les feux du soleil souvent il est brûlé,

Noyé par l’eau du ciel, par les frimats gelé,

Ou meurtri par les vents et leur fureur mortelle.

Et pourquoi la nature encore nourrit-elle Et ces bêtes des bois et ces monstres marins.

Tant d’ennemis cruels, la terreur des humains ? Pourquoi l’automne impur promenant son ravage ? Pourquoi la mort qui frappe au hasard le jeune âgo*?

1« Quod si ian} rerum ignorem primordia quæ sint, Hoc tnmen cz îpsis cœli rationibus ausim

Ainsi le désordre règne dans le monde; rien n’est fait pour l’homme, qui est comme perdu dans cette confusion des éléments. Voilà déjà pour l’épicurien une source de réflexions amères. Les autres grandes doctrines de l’antiquité sont plus justes envers la nature, plus sages et moins exigeantes. Elles reconnaissent l’ordre général de l’univers, qui est visible. Les stoïciens surtout, pleins de confiance en la Raison universelle, qui croient à une Providence, déclarent que le mal physique n’est souvent qu’une

Confirmare, aliisque ex rebas reddere multis, Nequaquam nobis diriniius esse paratam Naturam rerum : tanta stat predita culpa.

Principio, quantum cœli tegit impetus ingens, Inde avidam partem montes sylvæque ferarum Possedere, tenent rupes vastœque paludes Et mare, quod late terrarum distinet oras.

Inde duas porro prope partes fervidus ardor, Assiduusque geli casus mortalibus aufert.

Quod superest arvi, tamen id natura sua vi Sentibus obducat, ni vis humana resistat.

Vital causa valido consueta bidenti Ingemere, et terram pressis proscindere aratris; Si non, fecundas vertentes vomere glebas, Terralque solum subigentes dmus ad ortus.

Sponte sua nequeant liquidas existere in auras;

Et tamen inteMum magno quæsita labore,

Cum jam per terras frondent atque omnia florent, Aut nimiis torret fervoribus ætherius sol,

Aut subiti perimunt imbres gelidœque pruinae, Flabraque ventorum violento turbine vexant.

Preterea, genus horriferum Natura ferarum Humanie genti infestum terraque marique Cur alit atque auget? cur anni tempora morbos Apportant ? quare Mors immatura vagatur ?

apparence, ou une nécessité des choses, qui ne peuvent être autrement, ou un moyen d’exercer l’industrie et la vertu de l’homme. N’est-ce pas à Ëpicure ou à Lucrèce que s’adressent ces beaux mots d’Épictëte : « Que crois-tu donc que fût devenu Hercule, s’il n’y avait pas eu le fameux lion et l’hydre et le sanglier et plus d’un homme inique dont il a purgé la terre? qu’aurait-il fait si rien de pareil n’avait existé ? Il se serait enveloppé de son manteau et y aurait dormi... Comprends donc tout tout cela, jette les yeux sur les forces qui sont en toi et dis ; « Envoie-moi maintenant, 6 Jupiter, les « circonstances que tu voudras; car j’ai des res- « sources données par toi-même pour tirer parti de « tous les événements. » « Au lieu de cela, vous restez assis, tremblants, gémissants... c’est le manque de cœur qui fait de vous des impies ^ » En effet, le mol épicurisme aurait voulu que la nature lui eût d’avance préparé un lit de repos; la loi du travail lui paraissait une oppression et une iniquité. Le stoïcisme, plus juste et plus vaillant, trouvait sa sérénité dans son optimisme religieux et sa gloire dans la nécessité de la lutte.

Non-seulement le monde est mal fait, mais il va de mal en pis ; il dégénère. Celte grande machine s’use à la longue et déjà nous sommes témoins de sa vieillesse. Lucrèce va nous peindre en vers dése.spérés cette décrépitude progressive de la nature :

i, Enlr$luni d’Epktètt, traduction Courdaveaux, 1, 0.

GHAPITHE IX.

Elle n'enfante plus, cette mère vieillie.

Que d’animaux chétifs une race affaiblie,

Elle qui sut former tous les êtres vivants

Et les corps monstrueux de ses premiers enfants...

De même ses bienfaits, les belles moissons blondes, Et les prés plantureux et les vignes fécondes,

Tous ces dons qu’elle offrait d'elle-même aux mortels Sont à peine le prix de labeurs éternels.

Il faut que le bœuf s’use et meure à la charrue,

Que sur le sol durci le laboureur se tue,

Le fer même s’émousse à cette dureté,

El le fruit diminue à Teffort augmenté.

De ce vieux laboureur entends le long mécompte ; Secouant son front chauve, il soupire et raconte Que de fois son sillon retourné sans repos A mal payé le prix de ses rudes travaux ;

Et, comparant son siècle à des temps plus prospères, Il se platt à vanter le bonheur de ses pères El ces antiques jours où les hommes pieux,

Également comblés par la terre et les dieux,

Chacun sur son domaine étroit, mais plus fertile. N’avaient qu'à recueillir une moisson facile.

Naïf étonnement ! Cet homme ne voit pas Que tout marche à la mort, lentement, pas à pas.

Que sous le poids des ans la nature succombe.

Et, comme nous mortels, s’achemine à sa tombe

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