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faisante, confondant ainsi par ses libéralités inespérées les doléances de Lucrèce. Grâce à sa fécondité inépuisable, de plus en plus sollicitée par l’industrie humaine, la terre, vieille demeure de l’homme, est sans cesse rajeunie et parée. Avec l’idée du progrès, le matérialiste moderne peut du moins rêver pour les générations futures un noble et riant avenir. Au contraire, le matérialiste antique assiste dans un morne découragement à l’insensible dissolution du monde et ne peut que gémir à la pensée de cet irrémédiable épuisement.
L’idée du progrès ou physique on moral se rencontre rarement chez les anciens, mais elle se trouve pourtant çà et là, quoi qu’on en ait dit, chez Aristote, Cicéron, Sénèque et même chez Lucrèce, qui, par une sorte de contradiction, a précisément célébré dans le cinquième livre les conquêtes de l’homme sur la nature. Il a fait plus : avec la netteté la plus lucide il a exprimé la loi même du progrès, il en a trouvé la formule en ces vers qui servent de conclusion et de couronnement à sa grande peinture de l’humanité naissante : « Le besoin, dit-il, l’expérience, l’activité de l’esprit fout avancer les hommes pas à pas. Le temps amène an jour peu à peu toutes les découvertes ; l’industrie de plus en plus ingénieuse les met en pleine lumière; les arts naissent les uns des autres et brillent sous l’effort du génie jusqu’à ce qu’ils aient atteint leur plus haut point de perfection. »
Dsus et impigræ simul experienlia mentis Paulatim docuit pedetentim progredientes.
Sic unum quidquid paulatim protrahit ætas In medium, ratioque in luminis erigit oras :
Namque alid ex alio clarescere corde ridemus Artibus, ad summum donec venere cacumen. (V, 44.54.}
Mnis cette idée remarquable du progrès humain est noyée et disparait dans cette grande plainte sur le dépérissement nécessaire et de jour en jour plus visible de la nature.
Ce prétendu dépérissement pouvait paraître assez vraisemblable à un Romain du temps de Lucrèce. L’Italie, épuisée par une culture inintelligente, dépeuplée par la guerre et par l’extension de la grande propriété improductive, avait perdu son antique fertilité. On s’en étonnait et on répétait que la terre vieillit aussi bien que l’homme. L’agronome Columelle, plus sage, voyait bien quelle était la cause du mal et disait que la faute en était à une agriculture inepte qui traitait « la terre en bourreau. » Il semble même directement répondre aux doléances de Lucrèce : « Gomment s’imaginer que la nature, douée par le créateur du monde d’une fécondité toujours nouvelle, ait été frappée tout à coup de stérilité, que la terre vieillisse, elle qui a reçu en partage une jeunesse éternelle, cette terre i}ue nous appelons la mère commune de toutes thoses, puisqu’elle a enfanté tout ce qui est, et qu’elle enfantera tout ce qui doit être dans les temps à venir? Loin d’attribuer nos maux à l’instabilité
CHAPÏTr.B IX.
de l'almospbère, chcrcUons-en la cause dans notre insouciance * . » Nous citons ces paroles sensées de Columelle pour montrer comment Lucrèce et ses contemporains ont pu se tromper ; à des imaginations romaines qui se rappelaient les beaux temps de Cincinnatus, les champs déserts de l’Italie, désolés par la misère, ou par l’empiètement d’une richesse destructive, transformés en solitudes stériles, ofh'aient, comme en un morne tableau, la décadence de la nature.
Du reste, pour Lucrèce, comme pour Rousseau, le monde moral est en décadence, comme le monde physique: la civilisation n’a fait qu’apporter plus de maux et de vices
Lucrèce va plus loin dans ses sombres méditations; il annonce aux Romains une vérité terrible qui, dit-il, n’a pas encore frappé leurs oreilles, la ruine et la fin prochaine du monde. En vers redoutables, il fait des vœux pour que cet universel désastre soit épargné à ses contemporains, mais il n’ose pas l’espérer:
... D.ictis dabit ipsa fi.dem res
Forsitan, et graviter, terrarum motibus ortis.
Omnia conquassari in parvo tempore cernes. (V, 406.)
Gette imprudente menaee, propagée depuis par d’autres doctrines, se répandra partout et finira par
K.Jhrt ruttica, liv. I, préface, et 1. II, 1. 2. V, 08C 1C08.
TRISTESSE Dü SYSTÈME. 325
s’emparer de rimagination populaire. Bizarre fortune des idées! ces craintes d’une philosophie incrédule deviendront au moyen âge les craintes de la piété. Ces peuples entiers qui attendaient avec anxiété l’an mil, qui se hâtaient de donner leurs biens aux églises, ne savaient pas qu’ils cédaient à une terreur jetée dans le monde antique par les épicuriens. Les âmes pieuses qui croyaient trembler sous un frisson divin regardaient sans doute comme des impies ceux qui ne partageaient pas leur terreur, sans se douter qu’elles-mêmes étaient les impies, puisqu’elles tremblaient sur la foi d’ Épicure. Ainsi il arrive souvent que dans le cours des âges les idées perdent les marques de leur origine, passent d’une doctrine à une doctrine contraire, et, comme des transfuges déguisés, changent de camp.
Maintenant, si de la contemplation du monde, de ce monde défectueux, décrépit, qui demain peutêtre tombera en ruines, Lucrèce passe à celle de l’homme, il reste confondu, comme le sera plus tard Pascal, à la vue de notre petitesse et de notre fragilité. Comme l’auteur des Pensées, il se plaît à comparer notre néant à l’immensité de l’espace et à l’éternité de la durée ;
Et quota pars homo sit
Il prévient ces étonnantes méditations de Pascal :
« Que l’homme étant revenu à soi, considère ce
i. VI., 651
qu’il est au prix de ce qui est; qu’il se l’egarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature..., qui se considérera de la soxte s’efErayera de soi-méme. » A vrai dire, de telles pensées ne sont pas tristes, ou du moins elles n’ont que la tristesse de leur sévère gi'andeur. Les plus belles doctrines morales ont toujours recommandé ces sublimes méditations. Avant les Pères de l’Église, avant Pascal, avant Bossuet, les stoïciens y trouvaient un texte de forti Qantes réflexions. Mais selon eux, si pour l’homme la part est petite de l’universelle matière, il porte du moins en lui une part de r&me universelle : « Voilà ce qu’il te faut méditer, se disait Marc-Aurèle à lui-méme, afin de te mettre dans l’esprit qu’il n’y a rien de grand que de faire ce qu’exige ta nature, et de souffrir ce que t’apporte la nature commune *. » Pour l’épicurien, l’homme n’est qu’un assemblage, une motte d!atomes, qu’un hasard heureux, ou plutôt, pour parler comme Lucrèce, un [hasard malheureux, appelle un instant à la vie, et dont les éléments bientôt dissous, dispersés, ballotés par l’inintelligente inconstance de la matière, servent à des créations nouvelles.
Le monde, sans repos, finit et recommence,
D’èlre en être mortel court et fuit l’existence.