‹ Le poëme de LucrèceChapitre 87 sur 93 · Pensées, XU, ch. 32. — Voy. Uv. IV, 50; V, 24. « Quota · texte numérisé non relu

Pensées, XU, ch. 32. — Voy. Uv. IV, 50; V, 24. « Quota

pars omnium sumus. * Sénèque, Lettres, 91. — Epietite, Entiet., I, 12.

Telle espèce s’étend, s’accroît et se nourrit De tout ce qu’a perdu telle autre qui périt;

De la foule qui meurt, dans le plus court espace,

La foule qui renaît a déjà pris la place,

Et comme dans les jeux, aux fêtes de Vulcain,

Yole la torche errante allant de main en main,

Chaque race à son tour par une autre suivie

Lui transmet en courant le flambeau de la vie^. (If, 75.)

Que sont, en effet, la vie et la mort? Le résultat de la lutte aveugle et perpétuelle entre des atomes qui se recherchent et des atomes qui se repoussent, entre des mouvements créateurs et des mouvements destructeurs, qui, par une alternative infinie, éternelle, de victoires et de défaites, forment les êtres et les dissipent. Le monde n’est que Timmense théâtre de cette guerre entre deux principes qui se surmontent tour à tour et qui infligent à l’homme ou la vie ou la mort :

L’un ne peut toujours vaincre, et co qu’il a détruit Ne reste pas plongé dans l’éternelle nuit.

Et l’autre, par qui naît, grandit, s’élève un être.

Ne peut pas conserver toujours ce qu’il fait naître. Principes ennemis et de vie et de mort Se disputent le monde en un contraire eflbrt ;

De toute éternité ces puissances rivales Se balancent sans fin dans leurs luttes égales.

1 , ... Sic rerum summa novatur

Semper, et inter se mortales mutua vivunt.

Augescunt aliœ gentes, aliæ minuntur ;

Inque brevi spatio mutantur secla animantumi Et quasi cursores vitai lampada tradunt^

838 CIIAPITHE IX.

Les germes de la vie ici, là, sont vainqueurs,

Hais pour céder bientôt aux germes destructeurs.

Tandis que le mourant sanglote, l’enfant crie Au moment de toucher aux rives de la vie.

Le jour chasse la nuit, la nuit succède au jour

Sans qu'il cesse un moment, ce bruit lugubre et sourd \

Là, près d’un noir bûcher, familles gémissantes.

Ici, vagissements et pleurs de voix naissantes*. (II, 569.)

Même dans les plus hauts principes de sa physique, on le voit, Lucrèce fait souvent de ces retours mélancoliques sur la destinée de l’homme. Il ne perd pas de vue cette victime de la nature. Combien ses accusations seront plus amères quand il peindra le plus grand malheur de l’être humain, sa naissance, son entrée dans la vie, oCi il est précipité malgré lui, où son premier cri est un pleiir, comme s’il avait déjà le sentiment de ses misères futures I Sans doute il n’y a rien de bien nouveau dans ces plaintes qui sont de tous les temps. Salomon s’écriait déjà : « Étant né... je me suis fait entendre d’abord

1. Nec superare queunt motus itaque exitiales Perpetuo, neque in æternum sepelire salutem ;

Nec porro rerum genitales auctificique Motus perpetuo possunt serrare creata.

Sic æquo geritur certamine principiorum Ex infinito contractum tempore bellum.

Nunc hic, nunc illic superant vitalia rerum,

Et superantur item : miscetur funere vagor,

Quem pueri tollunt visentes luminis oras ;

Nec nox ulla diem, neque noctem aurora secuta es?| Quæ non audierit mixtos vagitibus œgris Ploratus, mortis comites ct funeris atri.

en pleurant comme tous les autres. » Bien des sages dans l’antiquité, Empédocle, Platon, Aristote et d’autres ont dit et redit que naître est un malheur. Pline l’ancien, dans un morceau célèbre, a fait de l’enfant, comparé aux animaux, une sombre peinture; Buffon l’a reprise, et les écrivains chrétiens ont dû à leur tour insister sur notre infirmité native. Mais personne n’a ressenti la profonde émotion de Lucrèce et n’a trouvé de si grandes images. Le poète épicurien est comme inspiré par son impiété et fait de cette humaine faiblesse un argument contre la Providence. Vous nous parlez de la sollicitude divine; eh bien, contemplez donc cet être si favorisé :

Le voilà, cet enfant, pareil au matelot Lancé sur un rocher par la fureur du flot ;

Pauvre, nu, sans parole, et sentant sa mi^cro^

11 salue en pleurant les bords de la lumière,

Quand du flanc maternel, avec de longs eflbrts,

La nature l’arrache et le jette dehors.

Ah ! je comprends qu’il pleure et se débatte et crie,

Lui qui doit traverser tant de maux dans la vio M

L’ennemi des dieux trouve un aigre plaisir à

1. Tum porro puer, ut sœyis projectus ab undis Navita, nudus humi Jacet, infans, indigus omni Vitali auxilio, cum primam in luminis oras Nixibus ex alvo matris natura profudit ; Vagituque locum lugubri complet, ut æquum est, Cui tantum in vita restet transire malorum.

'montrer que les animaux sont mieux traités, qu’A» ont reçu des armes, des vêtements, une facile nourriture, tandis que rhomme est nu, désarmé, indigent. Il accable l’homme de ces vers ironiques, pour mieux confondre la prétendue bonté de la nature ;

Les autres auimaux, troupeaux, bêtes des bois,

Croissent seuls, sans hochet, sans que la molle voix D’une tendre nourrice éveille leur faiblesse Et de ses demi-mots enfantins les caresse.

En toutes les saisons leur vêtement est doux ;

Pour défendre leurs biens leur faut-il comme à nous Des armes, des remparts? Dure pour nous, la terre Leur verse de son sein tout ce qui peut leur plaire,

Et même en les créant, la nature a pris soin

De leur tout dispenser selon chaque besoin (V, 298.)

Ici le chœur des grands écrivains, qui tout à l’heure répétait à l’unisson les plaintes de Lucrèce, se sépare de lui. L’irascihie poète, aveuglé par sa doctrine, ne voit pas que cette faiblesse de l’homme est précisément la plus sensible preuve de sa puissance, puisque cet enfant, qui parait abandonné par la nature, finit par régner sur elle. Tout le

Page 1