‹ Le poëme de LucrèceChapitre 88 sur 93 · At variœ crescunt pecudes, armenta, ferœque · texte numérisé non relu

At variœ crescunt pecudes, armenta, ferœque

Nec crepitacillis opus est, nec cuiquam adhibenda esi Almœ nutricis blanda atque infracta loquela ;

Nec varias quœrunt vestes pro tempore coeli : Denique non armis opus est, non moenibus altis. Qui sua tutentur, qimndo omnibus omnia large Tclius ipsa parlt iiaiuraque dædala rerum.

moude est d’accord pour réfuter Lucrèce à des points de vue divers. Montaigne répond que les hommes sont aussi bien pourvus que les animaux: Plutarque, que les avantages des bétes sont compensés chez l’homme par le don de la raison ; Pascal, que l’homme n’est qu’un roseau, mais un roseau pensant; Bossuet, que l’homme ne doit pas se mépriser tout entier. Sur ce point, l’épicurien est réfuté surtout par les doctrines qui reconnaissent autre chose que la matière. Celles-ci, après avoir humilié l’homme, le relèvent, tantôt comme les philosophes, en montrant la supériorité de son intelligence, tantôt comme les chrétiens, en ajoutant à cet avantage celui d’étre la plus chère créature de Dieu. Les épicuriens ne parlent jamais de semblables dédommagements, et c’est là ce qui explique la tristesse de leurs considérations sur la nature humaine. Leur amertume est le châtiment de leur doctrine.

Même les doctrines matérialistes qui ont quelque rapport avec celle de Lucrèce repousseraient aujourd’hui cette plainte injuste et trop humble. Elles sont plutôt tentées de faire de l’homme une sorte de Prométhée plus grand que Jupiter. Et comment n’aurait-elles pas de ces transports d’orgueil en voyant que cet enfant chétif, peint par Lucrèce, tient la nature sous sa main, qu’il en dirige ou en élude les lois, qu’il s’est emparé de la terre comme de son bien, qu’il a refoulé ces déserts avec leurs monstres dont le poète nous faisait peur, qu’il ,•>

333 ' COAPITRE IX.

forcé la barrière insurmonlable de l’Océan, qu’il connaît les mouvements jadis effroyables du ciel, comme une horloge qu’il aurait composée luimême, que sur un signe de ses sourcils la foudre s’empresse, en messagère docile, de porter sa pensée à travers toutes les distances et toutes les profondeurs, qu’il a captivé les éléments les plus indomptables, qu’il les a enchaînés à ses chars et à ses navires, que les ineiles métaux, transformés en gigantesques esclaves, percent les montagnes et unissent les mers? Ce n’est pas l’homme qui est la victime de la nature, c’est elle qui est non-seulement vaincue, mais tourmentée, déügurée, souvent saccagée par nous, et le temps n’est pas loin oCi des voix s’élèveront pour plaider sa cause et pour défendre cette opprimée contre l’audace ou l’imprévoyance humaines.

De pareilles idées sur la nature et sur l'homme, si peu justes et si dures, n’inquiétaient pas sans doute des épicuriens, dont l’imagination étaitiusensible et sèche, mais à l’âme délicate d’un poète elles devaient faire sentir leurs pointes. Si du monde physique Lucrèce se tournait vers le monde moral, sa doctrine lui offrait encore de plus afOigcanls spectacles. Qu’est-ce en effet que la société, sinon le perpétuel conflit des intérêts et des passions, plus ou moins réglé par de faibles lois qui ne sont que des conventions arbitraires et changeantes, par lesquelles les hommes s’engagent à ne pas nuire à autrui pour qu’on no nuise pas ù eux -mêmes. 11 n’y a

point de justice naturelle. Épicure avait adopté la morale des sophistes, si constamment réfutée par Socrate. Aux épicuriens manque l’idée du droit, qui sert de soutien et de consolation aux hommes, alors même qu’il est violé. Si donc, comme au temps de Lucrèce, un ambitieux opprime la république, ils n’ont que la ressource de penser qu’il sera bientôt renversé par un autre ambitieux et que l’envie fera justice de l’usurpation. Ils ne peuvent pas, comme les stoïciens, se réfugier dans leur conscience et compter sur les revanches du droit un moment méconnu. Tout ce qui leur est donné, c’est de contempler les luttes de loin, de les maudire, de s’applaudir de leur timide sagesse qui les met hors de prise et d’exhaler, dans un silence prudent, leur superbe chagrin '.

Au fond de cette retraite protectrice commence le vrai malheur de l’épicurien, s’il veut rester grave, austère, fidèle à sa doctrine. Dans les républiques anciennes, que fera-t-il de la vie après avoir refoulé en lui l’activité civique? se donnera-t-il aux lettres? mais il dédaigne l'éloquence et la tient pour suspecte ; à la philosophie? mais la science a été fixée par le maître, et il n’est point permis d’en reculer les limites ; aux occupations domestiques? mais l’épicurien n’a point voulu de famille, de peur d’en payer les joies par des peines ; aux plaisirs ? mais s’ils

1. « Alterius spectare laborem... tua sine parte pericli... O miseras hominum mentes! » Lir. II, 1-15; V, 1115.

CnAPITHE IX.

.cont Tifs, ils sont pernicieux et laissent de lonp;s regrets. Le voilà donc parvenu au repos désiré, à cette heureuse apathie qui est le but et le prix de la sagesse. Rien ne le trouble, rien ne l'étonne, rien ne le touche. Mais de prudénce en prudence il a de plus en plus resserré le cercle de son action ; il étouffe dans les replis de son étroite doctrine. L’ennui entre dans son àme désertée par les passions. L’uniforme spectacle du monde, dont il n’est que l’oisif contemplateur, le fatigue et l’exaspère. Il laissera échapper avec Lucrèce ce cri répété du dégoût : U Toujours, toujours la même chose!

Eadem sunt omnia semper... Eadem omnia restant! * » Avec pius d’impatience encore il appellera de ses vœux le terme de sa trop placide misère et s’écriera avec le voluptueux de Sénèque : « Jusques à quand? quousque eademf * » Le seul avantage qu’il se soit assuré, c’est de n’avoir point peur de la mort; car il y a si doucement acheminé sa vie qu’il pourra passer d’un néant à l’autre sans secousse. PeuWtre même préviendra-t-il les ordres de la nature pour aller plus vite vers ce sommeil éternel, dont il a déjà goûté les prémices, et pour s’assurer plus tôt le charme de la mort. Combien ces langueurs, ces ennuis d’une doctrine accablante, bien que volontairement acceptée, ont été pénibles et douloureux à une âme aussi fougueuse que celle de Lucrèce,

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