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rniSTESSE DD SYSTÈME. 335
nul ne le sait, mais on en peut soupçonner gucique chose à travers ie voile de deuil qui couvre sa poésie.
La morale aussi bien que la physique avait pour l’épicurien ses amertumes. Reste la théologie. Nous devons dire, en dépit de toutes les injures dont on a couven surtout cette partie de la doctrine, que là, du moins, s’était réfugiée la vie. C’est le cœur du système où toute l’énergie s’est ramassée. Si l’épicurien sort de sa torpeur et montre quelque vaillance, c’est pour prouver que les dieux ne sont pas les tyrans du monde. Sa joie est de se sentir audessus de la superstition, de braver l’opinion commune. Il s’appuie sur une idée généreuse et croit plaider la cause de la majesté divine aussi bien que de la dignité humaine. Attaqué de toutes parts, il se réveille, s’anime, s’exalte et triomphe. C’est en effet cet orgueil l^itime de la raison affranchie, qui soutient Lucrèce dans tout le cours de sa vaste entreprise. Mais le juste et violent mépris des épicuriens pour les hontes et les inepties de la religion païenne les entraîne au delà du but. Pour mieux ébustraire le monde au vil gouvernement des dieux accrédités, ils refusent à la divinité la toute-puissance, et la relèguent dans je ne sais quel lointain exil, où elle jouit sans travail et sans sollicitude de son impassible immortalité. Ils sont amenés à nier qu’il y ait de l’ordre dans l’univers, à s’opiniâtrer en des paradoxes peu solides où leur raison trébuche, vacille et quelquefois s’attriste. Çà et là, Lu-
crèce lui-même, si ferme dans sa foi philosophique, est comme en proie à des retours offensifs de l’idée divine. A peine a-t-il enlevé le monde et les hommes au pouvoir détesté des dieux, le voilà forcé tout à coup de reconnaître qu’il est une puissance cachée, sans nom, qui se fait un jeu de renverser les grandeurs humaines. Lui qui ne croit qu'au hasard, ii altribue quelquefois à la nature le rôle et les fonctions de la providence, la sollicitude ou le courroux d’une divinité toute-puissante. Ailleurs, après avoir peint le désordre qui règne dans l’univers, il est consterné à la vue de certains mouvements célestes dont l’effrayante et mystérieuse régularité semble révéler la main d’un Dieu. Après un moment d’angoisse il chasse cette idée qui lui fait horreur, mais il a laissé voir qu’elle avait envahi son âme et qu’il avait eu à s’en défendre.
On est plus d’une fois frappé de pareilles contradictions entre le système et l’émotion du poète, comme on est touché, en lisant Pascal, d’une contradiction inverse, et plus constamment pathétique; car bien qu’on ne puisse comparer les doctrines de ces deux philosophes si diversement émus, ils ont cela de commun que leur imagination parait encore obsédée par les choses mêmes qu’ils attaquent et qu’ils nient, Pascal, par la raison, Lucrèce, par les dieux,
Peut-être n’est-ce pas impunément qu’une âme grande et passionnée se retranche certaines idées qui font, pour ainsi dire, partie de nous-mêmes, et
soit que dans les transports religieux, comme Pascal, on violente sa raison, jusqu’à la meurtrir, soit que dans le fanatisme de l’impiété, comme Lucrèce, on s’arrache l’idée divine, on risque également de ne pas trouver la paix qu’on attendait de cette violence ou de cotte mutilation, et de sentir toujours la blessure qu’on s’est faite à soi-méme.
La véritable réfutation de la doctrine qui prêche la volupté, est la tristesse de son plus grand interprète.
APPENDICE