ENTHOUSIASME POUR ÉPICURE
au temps de l'empire, faisaient en tous lieux, dans les écoles, dans le monde, quelquefois sur la place publique, de véritables sermons, non sans véliémence, et mettaient l'éloquence au service de la pbilo.sophie. Ils ne se contentaient pas d'exposer leurs principes, mais cbercbaient à exalter, à entraîner les âmes. Leur morale virile, assez conforme au vieil esprit romain, pouvait se produire au grand jour sans causer d'étonnement. Elle ne blessait pas les idées reçues sur les mœurs et la religion. L'épicurisme, au contraire, se prélait peu à l'éloquence et à la prédication publique, d'ahord parce que la doctrine avait été réduite par Épicure lui-même en un petit nombre de règles et de canons, ensuite parce que des idées si particulières sur la religion et la morale risciiiaient d'offenser bien des oreilles. D'ailleurs, la doctrine qui ne recommandait en tout que rindiilérence et le repos ne devait pas se montrer souvent imi)élueuse. On ne s'écbaulTe guère pour apprendre aux bommes à se tenir tranciuilles. L'épicurisme, sans doute, répondait trop bien au scepticisme conlenq)orain pour n'avoir pas quelquefois lVa[)pé les esprits par la simplicité dogmatique de ses leçons; mais il n'a pas dii essayer souvent, connue le stoïcisme, d'enlever les cœurs par une vive prédication. Je me figure qu'en général il s'est recruté, bomiue par liomme, disciple par disciple, dans le secret des entreliens privés. Car l'école formait partout une société cboisie qui avait ses réunions, ses célébrations réglées, une sorle de rituel
50 CIIAPITHi: III.
philosophique, ses fèlos intimes, auxquelles on ne pouvait associer le premier venu. N*est ce pas l'amitié qui devait ouvrir la porte de ces petites églises profanes?
Aussi, bien que le Po'ême de la Xature s'adresse ii fous les hommes, il est plus particulièrement consacré à la conversion d'un ami, de Memmius, ainsi que le poëte le déclare lui-même • « Ta vertu et l'espérance charmante de contenter ton amitié, qui l'ait ma joie, m'engagent à supporter toutes les fatigues de mon entreprise. »
Sed tua me virlus tamen, et sperata voluptas Sua. is amicilirp, quoinvis perferre laborcm Suadet J, 141.)
Quel est ce personnage (jui paraît à Lucrèce digne de son poëme? 11 convient de n'en dire ici que ce qui intéresse notre sujets
C. Memmius Gemellus, d'une famille illustre, fils et neveu d'orateurs connus, lui-même orateur distingué et fâcheux à rencontrer dans les luttes du Forum, parut de bonne heure dans la vie publique et dans les honneurs. Nommé gouverneur de la Bilhynie, il emmena dans sa province le grammairien Gurtius Mcias et le poëte Catulle, selon la coutume des personnages politiques, qui, pour leur utilité, par vanité ou par goQl de l'esprit, tenaient à se faire un cortège de lettrés qui servaient comme
1. M. Patin a fait sur Memmius une notice spirituelle et complète.
E.MUOUSIASME POUK ÉPICURE. 51
de parure à leur autorité. A son retour il fut accusé par César, se défendit avec violence par des allusions flétrissantes aux mœurs de son adversaire et fut probablement absous. Souvent accusateur à son tour, il s'attaqua au célèbre L. Lucullus, le vainqueur de Milliridate, dont il voulut empêcher le triomphe, et fit voir ainsi, par rimporlance de ses adversaire^, quelle fut son importance à lui-même. Après avoir été questeur et préleur, il disputa le consulat à trois prétendants dans une lutte si ardente qu'il fut, avec les autres candidats, accusé de brigue et condamné à l'exil, où il mourut»
Cette vie agitée n'est pas celle d'un tranquille épicurien qui pratique la doctrine, et Memmius avait bien besoin des préceptes de Lucrèce. Je croirais volontiers que si Lucrèce parle si souvent avec des accents si passionnés, dans un poëme sur la physique, de l'ambition, de ses misères, de ses déconvenues, c'est pour l'instruction de son ami. Une fois rejeté de la vie publique, Memmius paraît ne s'être plus occupé que de lettres et de plaisirs. Il supporta son malheur avec une certaine bonne grâce, se rendit à Atbènes où il avait étudié dans sa jeunesse et où nous le voyons engagé dans un procès obscur et singulier avec la secte d'Épicure. 11 s'était fait concéder par l'aréopage une partie des fameux jardins d'Kpicure, pour y bâtir. Était-ce une maison ou une sorte de chapelle? On rignorc. Le philosophe Patron, qui était alors le chef de l'école, revendiqua ce tenain, qui avait été légué
expressément à la secte pur le foiulaleur de la doctrine à perpétuité. Cicéron employa, en faveur de Patron, ses bons oflices auprès de iMemmius'. H est assez naturel (pie l'ami de Lucrèce ait tenu à posséder, à embellir peut-élre une terre qui fut le berceau sacré de la doctrine célébrée par le grand poëte.
Memmius paraît avoir été un épicurien, non pas dans le sens dogmatique et sévère du mot, mais selon le monde. Il élait indolent et la paresse nuisit même à son éloquence. Cicéron dit a que cet orateur ingénieux, à la parole séduisante, fuyait la peine, non-seulement de parler, mais encore de penser-. » 11 avait sans doute de beaux réveils et redevenait à ses lieures citoyen actif. Comme les autres raffinés du l(Mnps, il admirait surtout la Grèce, ses élégances et sa lilléraliire, où il élait passé maître, et dédaignait fort les lettres latines un peu rudes encore. Lucrèce semble s'excuser de lui offrir des >ers latins. La paresse et plus tard l'exil lui ayant fait des loisirs, il s'amusait à composer des vers, qui étaient négligés et durs, comme le sont d'ordinaire les vers d'amateur, et qui s'étaient fait remarquer surtout par des licences qui n'étaient pas seulement des licences poéli(iues. Cliez les anciens, ni la morale, ni le goût ne réprouvaient les jeux impudiques de la Muse. Les mœurs de Mem-
ENTIIOUSIASMK POUR KPICURE. 53
mins n'étaient pas moins légères, et son nom pourrait figurer dans une bistoire de la galanterie romaine. En amour, comme en politique, il eut des succès et des revers assez éclatants pour que le souvenir s'en soit conservé. 11 semble avoir mis sa gloire à faire des conquêtes difticiles, car il adressa ses bommages précisément à la dame romaine qui passait pour aimer le plus son mari, à la femme de Pompée. Celle-ci, en vraie fille de César, pensant qu'une femme ne doit pas même être soupçonnée, montra le billet doux à son vieil époux cbéri, qui interdit désormais sa maison au messager d'amour, Curtius Nicias*. Les grammairiens attachés aux grandes maisons rendaient, on le voit, h leur patron, des services qui n'étaient pas toujours littéraires. Un autre esclandre fit plus de bruit encore, car il empêcha le peuple romain de célébrer une fête publique, la fête de la Jeunesse, à laquelle Memmius devait présider sans doule. Nous laissons parler Cicéron, qui raconte le fait avec grâce : « Memmius a fait voir d'autres mystères à la femme de M. Lucnlius. Le nouveau Ménélas, ayant mal pris les choses, a répudié son Hélène. L'ancien Paris n'avait offensé que Ménélas, mais le Paris du jour a tenu à blesser encore Agamemnon -. » Ce dernier Irait est une allusion au discours par lequel Mcm niius s'était opposé au triomphe du grand Lucullus