‹ Le poëme de Lucrèce [microform]; morale, religion, scienceChapitre 31 sur 73 · Lamartine, Médit, poét., le Désespoir · texte numérisé non relu

Lamartine, Médit, poét., le Désespoir

forçant à reconnaître qu'heureux ou malheureux, de justes raisons lui commandent d'accepter la mort. Toute la morale de ce troisième livre se résume et se condense dans cet impérieux discours où parait encore l'insensibilité de la doctrine, qui n'essaye pas de consoler, qui ne compatit pas à la faiblesse, mais décrète le courage avec une dureté méprisante :

Si soudain la nature en élevant la voix Gourmandait l'un de nous pour défendre ses lois ;

« Pourquoi donc, ô mortel, de si lâches alarmes?

« Pourquoi devant la mort ce désespoir, ces larmes?

0 Si jusqu'ici tes jours ont été fortunés,

« Et si les vrais plaisirs que moi je l'ai donnés

« N'ont pas tous traversé ton âme mal réglée,

« Comme l'onde qui fuit de quelque urne fêlée,

« Pourquoi ne vas-tu pas, salisfail, le cœur plein,

« Retiré de la vie ainsi que d'un festin,

« Goûter paisiblement un sommeil délectable,

« Comme fait le convive au sortir de la table?

f Mais si mes biens offerts el sur toi répandus « Ont glissé par ton cœur et se sont tous perdus, (( Si ta vie est sans charme, eh ! pourquoi donc prétendre « Encore aux mêmes biens que tu n'as pas su prendre ? « Pourquoi du même coup ne pas mettre une fin, a Malheureux, à la vie, au travail, au chagrin? « Car j'aurais beau chercher, je ne saurais rien faire, « Rien créer de nouveau capable de te plaire, « C'est toujours même chose et rien ne ciiangera. a Entends, je le redis : tout ce qui fut sera, d Quand même ta jeunesse encore non flétrie « Te laisserait compter sur la plus longue vie,

« Quand môme tu verrais bien des siècles finir, « Même si lu do\ais, homme! ne pas mourir. »

Que répondre, sinon que la nature expose Son droit avec justice et plaide bien sa cause?

Mais au vieillard usé, qui plaint trop son malheur,

N'ost-file pas en droit de dire à ce pleureur,

D'une voix éclatante et d'un accent sévère :

u Porte plus loin, glouton, pleurs et cris de misère I

a Kh quoil tous les plaisirs accordés aux humains,

u Puis(iue te voilà vieux, furent entre tes mains;

« Mais toujours convoitant les voluptés absentes

r Et toujours dédaigneux pour les douceurs présentes,

u Et regrettant trop tard le bien évanoui,

a Tu laissas fuir tes jours sans en avoir joui ;

« Puis quand la moi t est là près du chevet, on crie

« Qu'on ne peut non repu quitter déjà la vie ;

u Tu n'es plus d'âge, allons, renonce à mes présents ;

« U faut céder la place à d'autres, il est temps. »

Qui donc, s'il entendait cette paroTo auguste. Trouverait le reproche ou trop dur ou j>eu juste?

Car enfin c'est la loi qu'un vieil âge épuisé

Soit par l'âge plus jeune exclu, puis remplacé.

Et que de ses débris le monde se répare;

Non, rien ne va se perdre au fond du noir Tartare ;

Aux mains de la nature il faut des éléments.

Pour former après toi d'autres êtres vivants

Qui bientôt te suivront, dont la chaîne infinie

Sans cesse passera de la mort à la vie ;

Ainsi Kètre sans fin sort de l'être détruit.

Le jour n'est [)as ton bien, il est ton usufruit*. (III, 944.)

\ . Doniqne si vorcin nernm Natura repente

Mittut, et hoc alicui nustnim .sic iuciepul ipsu :

LA CRAINTi: DE LA MOUT. 151

Fermons, si l'on vent, notre esprit à la beauté de celle invention poétique, aux sublimes brusqueries

« Quid tibi tamtopcrc est, mortalis, quod nimis a'gris Luclihus iiululgcs ; quid mortem coiigonus ac flcs? Nani, si grata fuit haec tibi vita anteacta priorque, Et non omnia, pcrtusum congesta quasi iii vas, Comnioda pcrfluxcre, atquc ingrata intericrc, Cur non, ut pleiius vitx' conviva, rcccdis, i£tjuo aniniocjuc capis sccurani, stulte, quietcmî Sin ea, quaî fructus cunuiuc es, pcricrc profusa, Vitaquein oiïensu est; ct»r amplius addcrc qux'Hs, Piursum qui»d percat maie, et ingratuni occidat ouinc ? Kon polius vita3 finciu facis atquc laboris? Nam tibi prx'torca, quod inacbincr invoniamque, Quod placeat, nihil est : eadem sunt omnia scuipcr. Si tibi non annis corpus jam marcet, et artus Confccti tanguent, eadoni tamcu ouinia restant, Omnia si pergas vivcndo vincerc sccla, Atqueetiam potius, si nunquam sis nioriturus. » Quid rcspondemus, nisi justam intcudere litem Naturam, et vcrani vcrbis cxponcre causani?

Grandior hic vero si jam seniorqne queratur, Atquc obitum lamcntetur miser amplius a'quo, Non mcrito inclamet niagis, et voce incropet acriî Aufer abhiiic lacrimas, barathre, et compescc querclas. Omnia perfunctus \itai pruîmia marées t Scd quiascmpcr avcs quod abest, prx'scntia tcnihis, Imporfecta tibi elapsa est ingrataquo vita. Et nec opinant! mors ad caput adstitit autc Quum satur ac plenus possis discederc rcrum. Nunc aliéna tua tamcn xtatc omnia mitte, .Ecpio animoquc, agcdum, gnatis concède : ncccssc est. » lure, ut opinor, agat, iure iucrepet inciletquc : Ccdit enim rerum novitate extrusa vctustas Semper, et ex aliis aliud reparare neccssc est ; Nec qnisfiuam in baratlirum nec Tartara deditur atra. Materies opus est, ut crescant postera secla ; Quai tamcu omnia te, vita perfuncta, scquenturt

de celte dialccti([ue passlonnc^e» pour ne donner notre attention qu'à la grandeur de cette loi proclamée par la nature, et qui est un des fondements de répicurisme, loi universelle, puisqu'elle ne régit pas seulement le monde physique, mais qu'elle s'impose mcMue au monde moral, où les éléments dispersés des institutions et des systèmes réduits en poussière par le temps et les hommes servent à former des créations nouvelles; loi inéluctable avec laquelle il est bon de se familiariser, pour n'en avoir pas un jour ou l'autre Tesprit accablé, qui devrait être exposée dans tous les livres de sagesse prali(iue, d'autant plus que toutes les doctrines peuvent s'en accommoder. Montaigne ne peut assez savourer la forte substance de cette poésie, il refait à sa manière le discours de la nature, mêlant à ses originales méditations les vers du poète, qu'il commente, dont il s'abreuve, dont il épuise toute la généreuse amertume'. Si l'adhésion du sceptique Montaigne peut être suspecte, on ne récusera pas celle de liossuet, à qui pourtant le système de Lucrèce devait faire horreur, et qui n'a pas pu se défendre de l'adniiralion que lui inspirent de si grandes vérités. 11 semble qu'il ait reconnu son propre génie dans cette éloquence haute, brusque et familière. Celui qu'au xvu« siècle on appelait un Père de l'Église a cru

Nec minus ergo ante liœc, qi.am tu, cecidere cadentque. Sic alid ex alio nunquam desistet oriri, Vitaqiie mancipio uulli datur, omnibus usu. 1. Essais, 1, 19.

pouvoir, pour l'édification des hommes, faire entendre dans la chaire les véridiques enseignements du poète moraliste : « La nature, dit-il, comme si elle était presque envieuse du bien qu'elle nous fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu'elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu'elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour d'autres formes, elle la redemande pour d'autres ouvrages. Cette recrue continuelle du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, à mesure qu'ils croissent et qu'ils s'avancent, semblent nous pousser de l'épaule et nous dire : Retirez-vous, c'est maintenant notre tour. Ainsi, comme nous en voyons passer d'autres devant nous, d'autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle*.» La morale de Lucrèce a eu l'honneur imprévu de retentir sans scandale dans nos temples, et des âmes chrétiennes ont frémi sous ses impétueuses leçons consacrées par la bouche de Bos-

suet.

En faisant de pareils rapprochements, nous ne cédons pas à des préoccupations littéraires ni au vain désir de produire un effet piquant par la surprenante alliance de deux génies si éloignés l'un de l'autre par le temps et par la doctrine. Ce qui nous importe, c'est de montrer que la morale pratique

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