‹ Le poëme de Lucrèce [microform]; morale, religion, scienceChapitre 32 sur 73 · Scrmou sur la Mort, 1^' point · texte numérisé non relu

Scrmou sur la Mort, 1^' point

repose partout sur un fonds commun. Tandis qu*en général, dans l'étude des divers systèmes de morale, on se plaît à mettre au jour ce qui divise les hommes, nous aimons à manjuer ce qui les unit. Sans doute il y a dans le poëme de Lucrèce d'immenses erreurs : quelques-unes de ses négations sont aussi téméraires que la science physique qui leur sert de soutien est conjecturale. Maisquchpies-unesdeses plus grandes vues peuvent être acceptées par tous. Quant à sa science morale, si on la dépouille de son enveloppe systématique, elle se rencontre avec toutes les doctrines, même les plus pures, ainsi que nous aurons plus d'une fois l'occasion de le remarquer. Ce qu'on peut appeler sa prédication est de tous les temps. Cette sagesse est incomplète, elle est courte, elle ne dit pas tout ce qu'il faut, mais ce qu'elle dit est vrai. On peut aller au delà, mais il faut commencer par elle. Cette loi, par exemple, si rudement proclamée parla nature, doit être le premier sujet des méditations sur la mort. Au-dessus de cette hase solide, vous pouvez élever et superposer de nouvelles assises plus hautes. Les stoïciens y ajouteront l'idée d'une providence; les chrétiens, hAtissant i)lus haut encore, placeront au faîte l'idéede l'immorlalilé; maisquels que soient le nomhre des étages et la hauteur de ces constructions morales, l'édifice, quel qu'il soit, aura toujours cette hase commune. Ne voyons-nous pas autour de nous que la vie future ne lente pas les âmessielles ne se sont point, par de viriles réflexions, familiarisées avec cette nécessité de mourir? L'espé-

LA CRAINTi: DE LA MORT.

rance n'est la hienvenue que si elle couronne la résignation. Il faut avoir consenti au départ pour se réjouir de l'arrivée. C'est ce que comprend Bossuet, qui parle d'ahord le langage de la nature, avant d'apporter les promesses de la foi. Gardons-nous donc de déclamer sans discernement contre les belles ileçons de Lucrèce, qui sont incomplètes, sans étn fausses. Si nous insistons souvent sur la solidit( philosophique de ses vers, et si nous nous plaisons, chemin faisant, à montrer que ses plus grandes leçons trouvent place dans toutes les doctrines, c'est pour prouver par d'illustres exemples que la poésie doit surtout sa force et sa gloire à la vérité des sentiments et des pensées, et pour jouir aussi de cette douceur et de cette sécurité qu'éprouvent tous les esprits qui ne sont pas trop dédaigneux et trop pleins d'eux-mêmes à s'appuyer dans leurs admirations morales sur le consentement unanime des sages.

Après avoir exposé avec une véhémence dramatique la grande loi de renouvellement universel qui a besoin de la mort pour créer la vie et proclamé l'arrêt même de la nature, il importe à la doctrine épicurienne de dissiper l'horrible fantôme de la vie future, qui épouvantait plutôt qu'elle ne consolait | l'imagination populaire. Ici nous rencontrons un aiorceau célèbre, qu'on a jugé entre tous hardi et détestable, et qui à tout lecteur connaissant l'antiquité paraîtra non-seulement innocent et simple, mais encore inspiré p;u' le plus beau sentiment

moral. N'oublions pas que le poète, en niant la vie future, ne va pas plus loin que la plupart des écoles antiques. Bien plus, sur ce point il est moins indiscret, moins léger que Gicéron et que Sénèque, qui se moquent des enfers du paganisme avec la plus étonnante liberté. L'incrédulité résolue de Lucrèce dédaigne de semblables railleries qui n*apprenncnt rien à personne. A ces fictions poétiques, où d'autres n'apercevaient que puérile ineptie, il fait l'iionneurde les discuter, il leur trouve un sens symbolique qu'il dégage non sans respect ou condescendance. Pour lui, ces supplices infernaux sont les images allégoriques des passions liumaines, qui dans celte vie trouvent leur châtiment en elles-mêmes. L'imagination des poètes a transporté dans un aulre monde les tortures qui sont la punition méritée et I inévitable de nos funestes passions en celui-ci. Les illustres damnés célébrés par la Fable, ces royales victimes de la prétendue vengeance céleste, ne sont que des exemplaires éclatants qui nous apprennent que le crime se punit lui-même. Tantale tremblant sous un rocher suspendu, c'est le superstitieux qui craint sans cesse la colère divine ; Tityus déchiré par un vautour, c'est l'amoureux en proie à ses jalousies, et ainsi des autres. Ce qu'il faut redouter, ce n'est pas la noire vision des poètes, ce sont nos vices et nos égarements. Le supplice est en nous, la peine dans la folie, et l'enfer dans la conscience, A part la négation de la vie future, toute doctiine, si pure qu'elle soit, peut accueillir ces nobles véri'.cs

exprimées par de si fortes couleurs et revêtues de tant de majesté morale :

Ces fabuleux tourments qu'on nous peint aux enfers. Dans la vie, aux regards, ils nous sont tous oiïerts ; Ce malheureux, qui lève éperdu son front pâle Vers un rocher sur lui pendant, n'est pas Tantale, Mais bien plutôt cet homme à qui la peur des dieux Fait voir dans tout hasard un coup tombant des cieux.

Non, il n'existe pas au fond d'un sombre empire

Un géant Tityus que le vautour déchire ;

Son corps, si grand qu'il soit, pièce à pièce emporté

Peut-il être fouillé durant l'éternité?

II couvre, nous dit-on, neuf arpents à la ronde ;

Mais quoi ! fût-il plus grand, et grand comme le monde,

Peut-il dans la douleur vivre éternellement,

Et servir aux oisc:mx d'éternel aliment?

Non, le vrai Tityus, il est là sur la terre.

C'est l'homme que Tamour tient vivant sous la serre,

Sur qui fond nuit et jour tout un vorace essaim

De noirs soucis ailés qui lui rongent le sein.

Et ce Sisyphe encor que la Fable nous montre. Au Forum on le voit, c'est là qu'on le rencontre ; C'est l'homme qui, nourri d'ambitieux desseins, Va partout demandant hache et faisceaux romains, Et repoussé du faîte où son fier espoir monte, Morne, à l'humilité retourne avec sa honte. Mendier le pouvoir qu'on se voit refuser. S'épuiser en labeurs qu'il faut recommencer, N'est-ce pas ressembler au damné qui s'escrime A pousser sur les flancs d'un mont jusqu'à la cîme Un rocher qui retombe et revient à grands bonds Par les mômes chemins dans les mômes vallons?

Cet autre qui repaît son âme inassouvie,

Qui lui verse à longs flots tous les biens de la vie,

l!t (Je toute saison recueillant le plaisir,

En submerge son cœur sans le pouvoir remplir,

Il souffre sous mes yrux les tourments qu'on raconte

De ces filles de roi dont réternel mécompte

Apporte l'eau sans fin à des vases sans fond

Qui, toujours inondés, jamais ne s'empliront.

Cerbère, Tisiphone et les noires déesses, Ces antres vomissant des flammes vengeresses, Ce pays sans soleil fait pour épouvanter, N'existent nulle part, ne sauraient exister ; De ce monde est la peine, et déjà dans la vie Par la peine cl la peur tout grand forfait s'expie; Noir cachot, fouet sanglant, rouges lames de fer, Nous l'avons sous la main Pappareil do l'enfer. Dut le bourreau manquer, l'âme en ferait l'office, Le remords saura bien se charger du supplice ; N'a-t-il pas sa vengeance et ses verges aussi ? Joignez à ces tourments cet autre long souci : Quand finira ma peur? Où donc est la limite? Vivant, je ne puis fuir le mal que je mérite, Mort, de plus grands malheurs je me sens menacé, Voilà l'enfer, il est au cœur de l'insensé*. (III, 970.)

Atquc ea, nimirum, qn.Tque Achcnintc profundo Prodita sunt esse, in vita sunt omnia nobis. Noc-misor impendens magnimi timot aC-re saxum Tantalus, ut fama est, cassa formidinc torpens ; Sed niapis in vita Divum metus urgot inanis Mortalcs ; casiimque liment, qncm ciiiquc forât fors. Nec Tityon volucres ineunt Acheninto iacentcm, Nec, quod sub magno scrutentur pectore, quicquam Perpctiiam œUitem possunt reperire profecto, Qnamlibet immani proiectu corporis exstet. Qui non sola iioveiii diîipessis iugera menibrit

LA CRAINtE DE LA MORT.

Qu'on oublie un momont les conclusions implicites du système conlfe la vie fiilure, pour ne considérer que le sens moral de ces tableaux. On verra

Obtincat, sed qui terrai totius orbom,

Non tam(Mi setenuim poterit porferre dolorcm,

Nec prœbcrc cibum proprio de corpore scniper.

Sed Tityos nobis bic est, in amore iacentcm

Quem volucres lacérant, atque exest anxius angor,

Aut alia quavis sciiulmit cuppedine curaî.

Sisyplius in vita quoquo nobis ante ocubis est.

Qui pctcrc a populo fasces saîvasque securcs

Inibibit, et scmper victus tristisquc recedit.

Nam petere imperium, quod inane est, nec datur unquari,

Atque in eo seniper durum perfcrre laborem,

IIoc est adverso nixantcm trudere monte

Saxum, quod tamcn e summo jam vertice rursum

Volvitur, et plani rapt! m petit aîquora campi.

Dciiidc animi ingratain nuturam pasccre scmper,

Atque explore bonis rébus, satiareque nunquam ;

Quod faciunt nobis annorum tempera, circum

Cum redeunt, fetusque ferunt, variosque lepores,

Nec tamen explcmur vitaï fructibus unquam ;

IIoc, ut opiner, id est, œvo florente puellas

Quod memorant, laticom pertusum congerere in vas,

Quod (amen expleri nulla ratione potestur.

Cerbcrus et Furiœ jam vero, et liicis egenus

Tartarus, horriferos eructans faucibus aîtus,

Quid ? neque sunt usquam, nec possunt esse profecto i

Sed metus in vita pœnarum pro malefactis

Est iusignibus insignis, scelerisque lueila

Carcer, et borribilis de saxo jactu' deorsum,

Verbera, carnifices, robur, pix, lamina, taîdoe ;

Quaî tamcn etsi absunt, at mens sibi, conscia facti?,

Praemctuens adhibet stimulos, tcrretquc flagellis ;

Nec videt interea qui terminus esse malorum

Possit, nec quaB sit pœnarum deniquc finis ;

Atquc eadem metuit magis, haec ne in morte gravescani.

Hinc Aclicrusia fit stultorum denique vita.

\que cette explication du châtiment est profonde, qu'elle est incontestable, conforme aux plus hautes Cloclrines, même à la morale religieuse. C'est l'idée /de Platon disant que la peine est attachée au péché, que le vice se flagelle lui-même, que l'ûme du coupable est couverte de hideuses cicatrices; c'est l'idée du platonicien Plularque : u Ce n'est point aux vautours que sera livré le foie du méchant. » S'il est besoin de défendre ces vers contre la réprobation d'un lecteur chrétien, nous les plaçons sous le patronage de Bossuet, qui à son insu reprend les pensées du poète, les tourne et les retourne, les trouve si précieuses, si dignes d'entrer dans une Ame chrétienne, qu'il les y enfonce à coups redoublés d'éloquence, avec la crainte impatiente de ne pas assez persuader. L'idée de Bossuet, d'abord enveloppée d'images oratoires, peu à peu se dégage, jusqu'à ce que, d'effort en effort, d'audace en audace, elle arrive à la précision de Lucrèce. « Nous portons en nos cœurs l'instrument de notre supplice. Je ferai sortir du milieu de toi le feu qui dévore tes entrailles; je ne l'enverrai pas de loin contre toi; il prendra dans ta conscience et ses flammes s'élanceront du milieu de toi... Le coup est lâché; l'enfer n'est pas loin de toi, ses ardeurs éternelles nous touchent de près, puisque nous en avons en nous-mêmes et en nos propres péchés la source féconde ^ Comprends, ô pécheur, que tu portes

î. 6'ar la nécessité de la pénitence.

LA CRAINTE DE LA MORT >Cl

ton enfer en toi-même'. » C'est le mot de Lucrèce : Hic acherusia fit stultorum dcnique vila. (111,1036.)

A ceux qui nous objecteraient que ce ne sont là chez Bossuet que de vagues métaphores, nous répondons par cette déclaration explicite de l'orateur sacré, qui cette fois d'une main résolue déchire les voiles de l'allégorie : « Passant plus outre, je dis qu'ils commencent leur enfer même sur la terre et que leurs crimes les y font descendre : car ne nous imaginons pas que l'enfer consiste dans ces épouvantables tourments, dans ces étangs de feu et de soufre, dans ces flammes éternellement dévorantes, dans cette rage, dans ce désespoir, dans cet horrible grincement de dents. L*enfcr, si nous Tentendons, c'est le péché mêmc^ » C'est ainsi que dans les plus lointaines profondeurs de la morale, le génie de Bossuet rencontre encore une fois celui de Lucrèce, en ajoutant, est-il besoin de le dire? que la blessure du péché est irrémédiable et que l'instrument de notre supplice nous suivra dans Téternilé; mais si on a compris la légitime répulsion du poète en face des visions grossières du paganisme, si on consent à le juger avec équité, on reconnaîtra que ces vérités incomplètes sont du moins inspirées par le plus beau sentiment moral, et si pur est ce sentiment, si frémissant et si plein, qu'il

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